11 mai 2026

Ontologie du safespace, ou pourquoi les collectifs sont condamnés à s'effondrer

Préambule :

Lorsque je parle de « collectifs » condamnés à s’effondrer, je ne parle pas de collectifs humains en général, et encore moins de toute forme d’association humaine ou de phénomène culturel commun. Je parle spécifiquement des « collectifs alternatifs » qui se reconnaissent dans une vision du monde décroissante, écologique, inclusive, où un maximum de choses sont mises en commun, et qui s’inscrivent dans ce courant post-capitaliste et historiquement relativement récent.

Récemment, après 9 ans d’existence, l’écovillage de Pourgues a pris fin.

https://www.youtube.com/watch?v=x6UewlZZxXs

C'est un collectif que je suivais de près depuis plusieurs années. J'ai des contacts avec certains des villageois, et je m'étais même déjà rendu sur place en 2021.

Nous voyons de plus en plus de projets de ce genre fleurir ces dernières années, mais en France, en 2017, cet écovillage faisait encore figure de projet pionnier. Et oui, les choses évoluent vite ! Surtout, de par sa bonne communication, mais aussi par sa cohérence qui était, sur de nombreux aspects, réelle, cet écovillage avait fini par acquérir la réputation d’être un des rares exemples de collectif qui « marche vraiment », montrant que l’utopie collectiviste, inclusive et décroissante était possible, et pouvait même servir de modèle pour entraîner le reste de la société vers un monde plus durable, bienveillant, apaisé et soucieux de la nature.

Car en effet, il s’agit souvent d’un objectif clair et même affiché derrière ce genre de projets : nous vivons un point de bascule civilisationnelle, et le futur désirable auquel nous devons aspirer sera quelque chose comme une généralisation du modèle des écovillages et collectifs à grande échelle.

Dans le roman Ponsamaro, que j’avoue n’avoir fait que survoler car il me semblait voir très rapidement où le livre voulait emmener le lecteur, et je dis ceci sans en dévaloriser l’intérêt pour autant, Adrien Tardif nous décrit un futur proche basé sur cette idée que la bascule passera par ce genre de modèle communautaire, et sur l’exploration des tensions entre « l’ancien » et le « nouveau » monde.

Pourtant, et c’est bien justement pour ça que Pourgues faisait, en tout cas jusqu’à récemment, figure d’exception, les écovillages qui tiennent vraiment sur le long terme, c'est-à-dire sur plusieurs dizaines d’années, sont une véritable rareté. En réalité, je crois que les exemples sérieux dont j’ai déjà entendu parler se comptent sur les doigts d’une main, et aucun n’est français. Le chiffre que j’ai souvent entendu, c’était que 90 ou 95% des écovillages disparaissaient au bout de 3 ans. Honnêtement, je ne me souviens plus de la proportion et du nombre d’années exact, et je ne sais même pas s’il existe un consensus sur ce point. Mais ce qu’il faut retenir, c’est qu’actuellement, il s’agit d’un modèle qui, dans la grande majorité des cas, ne tient pas dans le temps.

Dissoudre les illusions sans cynisme

À ce stade, cher lecteur, si tu te sens attaché émotionnellement au modèle des écovillages et aux collectifs, si tu sens de la colère ou de la frustration monter en toi, et que tu es déjà en train d’anticiper quel discours défaitiste je vais bien pouvoir tenir dans cet article à base de « le monde est comme ça et il faut l’accepter », je t’invite à fermer les yeux une ou deux minutes, à respirer amplement et à t’ouvrir à l’idée que, peut-être, mon propos ne sera pas du tout celui auquel tu t’attends.

Mon désir n’est pas de briser les utopies. Mon désir est de permettre l’émergence d’utopies réelles, capables de transformer la société en profondeur jusqu’à devenir la nouvelle normalité. Je souhaite moi aussi un monde plus respectueux de la nature, inclusif, joyeux, bienveillant, stimulant, où les gens coopèrent plutôt que de s’affronter, et où tout le monde peut révéler son potentiel et ne plus avoir peur d’être qui il est vraiment.

En résumé, je suis pour le bien et contre le mal. Mais qui ne l’est pas ? Qui ne veut pas un monde plus beau, joyeux et en paix ? Je veux dire, à part quelques psychopathes sadiques ? Et encore même eux, si on creusait vraiment, y aspirent aussi, je crois, dans un espace très refoulé de leur psyché.

Non, je défends ma propre version d’un futur plus beau. Mais pour cela, je me sens obligé de tenir un discours de vérité. Il ne s’agit pas d’une vérité qui fait souffrir, et plonge dans le désespoir, mais d’une vérité libératrice, qui souffle sur les illusions pour révéler la beauté réelle qui se cache en dessous. Mais le propre d’une illusion, c’est qu’elle prend souvent l’apparat de la beauté. Et pour se défaire d’une illusion, un « passage à vide » est presque toujours nécessaire, et même sain.

Si vous lisez au-delà de ces lignes, je vais arracher le pansement, révéler l’illusion. Et je vais le faire sans détour. Sans exagération non-plus. Mais je vais le faire. Vous êtes prévenus.

La parabole du Big Mac

Vous voyez ce Big Mac ? J’imagine que beaucoup verront dans cette image un symbole de la malbouffe, du capitalisme et de l’hyperconsommation. Ok. Mais essayez d’oublier un peu vos convictions concernant l’éthique et la nutrition et de revenir à des ressentis, disons, plus primitifs. Est-ce que vous voyez son cheddar appétissant, bien carré et régulier, son pain à burger bien rond et gonflé avec ses grains de sésame sur le sommet, ses deux steaks généreux, sa sauce qui coule un peu, sa salade et ses cornichons ? Est-ce que vous vous souvenez avoir déjà mangé ce Big Mac ? Il y a de bonnes chances que vous l’ayez déjà fait au moins une fois. C’est probablement associé à un souvenir d’enfance, un moment de joie, peut-être que vous veniez de jouer dans l’espace pour enfants présent dans de nombreux restaurants Mc Donald’s le temps que vos parents aient finis de faire la queue pour récupérer la commande. Le grand « M » jaune, les « arches », est-ce qu’elles ne font pas instantanément remonter une sensation de plaisir gustatif et de joie en vous, avant même que votre pensée critique n’ait le temps de la neutraliser ?

Regardez encore cette image de Big Mac, mettez la en plein écran, rapprochez-vous pour ne voir vraiment qu’elle, jouez le jeu du marketing, laissez ceux qui ont travaillé pour produire cette image, et vous tenter avec, obtenir leur victoire éclatante. Soyez honnête. Est-ce que vous avez envie de mordre dans ce Big Mac ? C’est encore mieux si vous êtes végétarien ! Auriez-vous eu envie à une époque de mordre dans ce Big Mac ? Avez-vous encore aujourd’hui envie de mordre dans ce Big Mac ? Oui, une vache est morte pour le produire, d’accord. Mais il n’y a pas de vache sur cette affiche. Je ne vois pas de vache, je vois deux beaux steaks appétissants à l’intérieur d’un hamburger qui semble danser de joie à la simple idée de bientôt se faire manger.

Imaginez-vous attraper ce Big Mag généreux avec vos deux mains, sentir son poids, ouvrir votre bouche en grand pour le manger dans toute son épaisseur. Et là vous réalisez qu’il est tellement épais que votre bouche n’est même pas assez grande, mais heureusement, fort heureusement, son pain est aussi tellement gonflé et mou qu’en l’écrasant un peu vous pouvez réussir, de justesse, à le manger quand même de la « bonne » manière. Et ceci sans devoir, sacrilège, le déguster tranche par tranche. Maintenant, imaginez la sensation de plaisir et de satisfaction rien que dans cette première bouchée, ce plaisir régressif, presque honteux, vos papilles gustatives qui s’activent, la sauce et la graisse de la viande qui coulent dans votre gorge. Oui, vous en avez aussi un peu autour de la bouche, c’est normal. Vous trouvez que cette description devient limite sexuelle ? C’est normal aussi.

Mc Do, à l'extrême pointe de l'inclusivité

Ce burger, c’est l’amour qui vous a manqué. C’est le câlin que vous n’avez pas reçu après avoir été humilié dans votre travail. C’est le pansement sur votre cœur après le regard plein de reproches et de déception de votre père que vous avez reçu comme une flèche quand vous avez ramené une mauvaise note à la maison étant enfant. Le monde te dit « tu n’es pas à la hauteur de nos standards », « tu dois te plier à nos exigences », « la vie est une lutte ». Mais ce Big Mac, non. Il ne te juge pas. Il t’accepte comme tu es. « Venez comme vous êtes ». Il a toujours envie de te faire du bien, de te réconforter. Ce Big Mac, il ne te trahira pas.

https://www.youtube.com/watch?v=CISFw4o0j4U

Maintenant, ouvre les yeux.

Mc Do, à l'extrême pointe de l'inclusivité

C’est là dedans que tu viens de mettre un croc. Ca n’a pas été trop difficile, il est presque deux fois moins épais que sur la photo promotionnelle. Et il est très petit aussi. En fait tu auras encore faim après l’avoir mangé, il t’en faudrait au moins deux pour te rassasier, voir trois si tu as un bon appétit. Bon, et bien évidemment il est beaucoup moins appétissant. Peut-être que le steak est trop sec aussi. Et ce hamburger tient à peine en place, les ingrédients se barrent sur les côtés, tu vas avoir du mal à le manger proprement. Et puis, pas sûr que ton système digestif te remercie durant les heures qui suivront ce repas.

Les collectifs, ça aspire à s’émanciper du monde capitaliste, mais fondamentalement, bien que sur un autre registre, c’est exactement comme ce Big Mac.

Un collectif qui « tient » c’est comme une chaîne de fast-food dont les photos promotionnelles sont exactement conformes à ce que tu as sur ton plateau à l’arrivée, et qui en plus te propose des aliments sains, que tu pourrais manger tous les jours en restant en bonne santé. Ce n’est pas que c’est impossible. C’est que ça n’a aucune raison d’être. Ce n’est ni dans les intérêts économiques, ni dans les intérêts marketing de la chaîne. Et au fond, personne n’est vraiment dupe.

Mais c’est peut-être là justement où la différence avec le collectif commence à pointer le bout de son nez. Car dans un collectif, on ne fait pas de marketing, dans un collectif, on est authentique, dans un collectif, on ne te vend pas du rêve, on veut vraiment vivre le rêve ! On en tout cas, c’est ce que chacun veut absolument se raconter. Mais sur un certain plan, cette différence n’est qu’un point de détail :

  • Comme pour ce Big Mac, le collectif aussi vient te fournir la bienveillance et la douceur dont tu as manqué cruellement.

  • Comme pour ce Big Mac, le collectif a aussi un emballage extérieur, magnifique, et une réalité intérieure, qui l’est déjà beaucoup moins. Et quiconque a réellement ne serait-ce qu’un peu d’expérience avec ce type d’environnements sait exactement de quoi je parle.

  • Comme pour ce Big Mac, le collectif te vend avant tout une promesse, un idéal, une expérience, une vibe. Venez comme vous êtes !

  • Comme pour ce Big Mac, le collectif paraît tout à fait sympathique et innocent lorsque tu viens y faire un tour pour décompresser, puis que tu repars.

  • Comme pour ce Big Mac, le collectif a pourtant envie d’avoir des membres réguliers et impliqués, qui deviennent dépendants du « produit » proposé. Non pas pour des raisons financières et entrepreneuriales, mais pour « nourrir le rêve ».

  • Comme pour ce Big Mac, la promesse du collectif est en réalité plus importante que l’expérience réellement vécue à l’intérieur du collectif.

  • Comme pour ce Big Mac, le collectif a tout intérêt à rendre ses conséquences peu sympathiques aussi invisibles que possible.

Comme ce Big Mac, le collectif est un safespace et comme tout safespace, il peut devenir une addiction.

Qu’est-ce qu’un safespace et pourquoi ils sont essentiels

Un safespace est, littéralement, un espace protégé. Pour ceux qui raisonnent plus facilement avec des images, un safespace est comme un ventre maternel. C’est un endroit chaud et confortable qui crée une protection entre nous et le monde extérieur, via une « membrane filtrante ». Si l’on pousse la comparaison, l’organisme tout entier de la mère sert à transformer les aliments et ressources énergétiques pour les transmettre à un être vulnérable et en construction qui ne pourrait survivre dans le monde à l’extérieur de la membrane, ni même assimiler les aliments tels quels.

Mc Do, à l'extrême pointe de l'inclusivité

Je ne dis pas cela juste pour créer de belles paraboles. La réalité est bâtie sur des principes structurels qui se retrouvent à toutes les échelles. Si la biologie a conçu des « safespaces » tels que les œufs ou les ventres de mammifères pour servir à « temporiser » le moment où un organisme vulnérable devra s’en sortir dans le monde extérieur, il n’y a pas de raisons pour que les cultures humaines n’aient pas créé des mécanismes similaires. Et en ce sens, l’une de mes missions de vie consiste à favoriser les accouchements et à veiller à ce qu’ils se déroulent dans les meilleures conditions possibles, notamment via mes accompagnements. Un accouchement est un moment pénible, mais il est nécessaire, libérateur et au service de la vie. Prenez donc cet article comme une première contraction, et si vous êtes encore en train de lire ces lignes, c’est peut-être que vous la sentez au moins intuitivement comme nécessaire.

Reprenons. Le collectif est un safespace. Le safespace est comme un ventre maternel. Le ventre maternel est un lieu à part, avec des conditions privilégiées, mais c’est aussi un lieu qui est dépendant du monde extérieur pour se maintenir. Enfin, tout séjour dans le ventre se termine nécessairement par un accouchement, et parfois, malheureusement, par une fausse couche, ce que nous voulons évidemment éviter autant que possible.

Lorsque l’on découvre un collectif, on peut souvent percevoir une forme d’incohérence entre un lieu qui à la fois se dit très ouvert, inclusif, et qui en même temps filtre beaucoup ses membres, surtout lorsqu’ils souhaitent directement participer aux activités. Très souvent, toute sorte de conditions assez contraignantes sont imposées, et certaines d’entre elles tiennent plus de « savoir-êtres » flous que de règles claires et assumées. Cependant, si l’on accepte que le collectif est comme un ventre maternel, cette incohérence disparaît : plus un collectif est inclusif, plus il doit être filtrant et restrictif. Ce n’est pas une erreur, c’est absolument nécessaire pour que le safespace reste un safespace !

Il n’y a rien de choquant à ce qu’un lieu accueillant des femmes victimes de violences sexistes et sexuelles soit interdit aux hommes, même si la démarche se présente comme antisexiste : des femmes traumatisées par des violences directement liées à leur condition de femmes, et toujours vécues via les actes d’hommes, ne peuvent pas se réparer convenablement dans un espace où des hommes sont présents, et ceci même si les hommes en question sont bienveillants. Le système nerveux traumatisé ne fera pas la différence, et sans possibilité de se sentir en sécurité, il n’y a pas de possibilité de se libérer.

De même, il serait absurde et malvenu de tenir une réunion des alcooliques anonymes dans un bar. Ou bien d’organiser une initiation à la cuisine végane à l’intérieur d’une boucherie, et ceci même si les plats ne contiennent pas un seul gramme de viande. Le collectif est avant tout, et doit rester un filtre.

Quand le safespace devient addictif : où commence la dépendance ?

Si j’ai ouvert mon article par une comparaison entre les collectifs et le Big Mac, ce n’est pas par hasard ou par plaisir de provoquer (bon, peut-être un peu). Le mécanisme qui vous fait vous accrocher à un collectif et finir par y souffrir, et je parle bien uniquement des cas où vous souffrez, est le même qui peut vous faire revenir chez Mc Donald’s et devenir addict à la malbouffe : c’est doux et c’est rassurant. Et vous pouvez étendre la comparaison à tous les types d’addiction : drogue, sexe, jeux vidéos, jeux d’argent, peu importe ! L’addiction commence parce que quelque chose vous fournit régulièrement un espace où vous vous sentez en contrôle et où vous pouvez expérimenter un sentiment de complétude là où vous vivez un terrible manque. Et ce manque, vous n’avez pas trouvé de meilleure façon de le combler que votre addiction, à l’heure actuelle.

J’aurais pu dans cet article vous expliquer tous les éléments de nature systémique qui ne sont pas pris en compte dans les collectifs, et je l’aurais peut-être fait encore récemment. Mais au fond, j’ai réalisé que l’analyse systémique ne faisait que décrire les dysfonctionnements et apporter des solutions théoriques, mais ne permettait pas vraiment de comprendre leur nature profonde, qui est bien plus existentielle et intemporelle que ça. Or, si l’on ne comprend pas l'origine et la raison d'être de ces dysfonctionnements, les solutions systémiques ne seront jamais appliquées. C’est comme de proposer à quelqu’un bloqué dans une maison en feu, qui a failli mourir d’une chute étant enfant et qui a une peur maladive du vide, de sauter depuis le cinquième étage dans un grand matelas posé au sol par des pompiers, avec la garantie que le processus a déjà été mis en place de nombreuses fois, et qu’il est sans danger. En théorie, c’est la bonne solution. En pratique, ça ne va sans doute pas marcher. Le collectif est un safespace, et un safespace est un safespace précisément parce qu’il n’est PAS conçu sur des principes systémiques et de résilience. Un safespace est toujours une négociation avec une réalité plus vaste. Et cette négociation est parfaitement autorisée par cette même réalité, tant qu’elle reste limitée dans le temps. C’est la seule condition, mais elle est essentielle. Échouer à comprendre cela, c’est échouer à comprendre la raison d’être profonde des collectifs ainsi que les signes réels de leurs dysfonctionnements.

Qu’offre réellement le collectif, que l’individu ne trouve pas ailleurs ?

  • Il offre un espace de non-jugement radical
  • Il propose un lieu où des spécificités plus ou moins rares sont la norme (orientation sexuelle et identité de genre, polyamour, neuroatypie, régimes alimentaires spécifiques, éducations alternatives etc…)
  • Il permet de ne pas vivre la dépendance à l’argent et à la rentabilité
  • Il permet de ne pas vivre la pression de la performance
  • Il crée des conditions permettant que des personnes traumatisées puissent diminuer au maximum le risque d’être confrontées à des éléments liés à leur(s) traumatisme(s)
  • Il permet d'expérimenter un lieu qui n’est pas soumis à des processus rigides et à la classification

Et ainsi de suite. En résumé, il permet de vivre une parenthèse hors des violences et des dégâts de la modernité. Et cette parenthèse, si elle est investie comme un espace de réparation, peut-être une opportunité incroyablement précieuse de dépasser nos peurs, de guérir nos traumatismes, de se réaligner avec ce qui nous met vraiment en joie, puis de rayonner cette réalisation auprès de la terre entière.

Mais ça, c’est ce qui se passe si le safespace est investi exactement comme ce qu’il devrait être, à savoir un espace à vocation thérapeutique, et non comme un nouveau modèle de vie qui devrait se préserver dans le temps. Or, les collectifs ne sont généralement pas investis de cette façon, mais plutôt comme des lieux voués à se substituer au reste du monde et à durer. Et c’est à cet endroit qu’ils se mettent à ressembler à une thérapie de groupe ou à un festival qui aurait eu la mauvaise idée de se prolonger sur plusieurs années. Or, une thérapie de groupe sur plusieurs années, ça s’appelle une secte.

Et la vraie raison pour laquelle les gens ne quittent pas une secte, en général, ce n’est pas parce qu’ils n’en voient pas les dysfonctionnements, mais parce que la simple perspective de vivre à nouveau en dehors de la secte est vécue comme un péril vital et existentiel. Les rationalisations, qui permettent d’éviter de voir les dysfonctionnements, n’arrivent que dans un second temps. Et souvent, il ne s’agit pas tant d’un réel aveuglement que d’une minimisation, ou de l’espoir incantatoire que « la situation va bientôt s’arranger ».

C’est ainsi que j’ai pu assister à des réunions où des problèmes vieux de plusieurs mois voir plusieurs années revenaient pour la je ne sais combientième fois sur la table. Chacun faisait son centrage émotionnel. Chacun parlait en « je ». Chacun essayait d’avoir des propos positifs, d’envoyer de l’amour et d’être rassurant. Personne ne s’aventurait à poser un diagnostique réel, même à titre d’hypothèse. Plusieurs personnes faisaient la remarque qu’ils « sentaient que le collectif était en train de maturer « (selon quels indicateurs objectifs, aucune idée…). À la fin, aucune décision concrète n’était prise mais tout le monde se sentait mieux sur le moment. Plusieurs mois plus tard, les mêmes problèmes existaient toujours, plusieurs personnes avaient été virées, d’autres étaient arrivées. Certains s’accrochaient à l’espoir que « les éléments perturbateurs » n’étant plus là, les choses allaient s’arranger. En définitive, rien ne changeait jamais vraiment. Tout tenait toujours financièrement in-extremis grâce aux générosités de quelques uns, avec un peu plus de pouvoir financier, issu souvent d’une activité économique dans des entreprises tout ce qu’il y a de plus capitalistes. Tout tenait toujours émotionnellement sur l’exclusion ou la bouc-émissairisation de quelques personnes souvent, ironiquement, encore plus vulnérables ou atypiques que les autres. Tout tenait toujours logistiquement grâce aux vingt voir trente heures de travail entièrement bénévole par semaine d’une petite poignée de personnes extrêmement impliquées et toujours au bord du burn-out. Mais en lisant les messages des gens parlant du lieu sur les réseaux sociaux, Le Big Mac faisait toujours autant saliver. Le rêve était sauf. Le paradis sur terre existait. Et c’était l’essentiel.

La nécessité de l’accouchement, ou pourquoi l’effondrement n’est pas (forcément) synonyme d’échec

Que les personnes ayant vécu des violences, et ceci quel que soit leur nature, puissent expérimenter un espace qui, dans une certaine mesure, est réellement préservé de toute sorte de choses associées à leurs traumas, ce ne sera jamais, en soi, un problème. C’est même une condition nécessaire à leur réparation. Mais un safespace n’est jamais plus safe que lorsqu’il est temporaire. Après neuf mois, une grossesse devient assez rapidement dangereuse. Passé un certain temps, le collectif, lorsqu’il est trop coupé de l’extérieur, trop « utopique », trop exceptionnel, peut aussi devenir dangereux.

C’est pour cela d’ailleurs que mes projets, aujourd’hui, ne visent qu’à ouvrir des espaces avec une vocation précise, et (en particulier lorsqu’ils sont à vocation thérapeutique) limités dans le temps. Car c’est à la seule condition de l’exceptionnalité et de la temporalité assumée que je peux offrir un espace réellement safe et réellement régénérateur. Et surtout, un cadre explicite est absolument nécessaire pour garantir cette sécurité.

Les choses étant posées ainsi, ce qui avant pouvait être vu comme un effondrement, peut devenir simplement un accouchement. Seulement voilà, un accouchement, ça se prépare, et on le sent venir, au moins un minimum. Ce n’est pas supposé se passer dans les conflits, la peur et le chaos. Sinon, ça devient une fausse-couche, ou un accouchement pathologique. C’est semble-t-il ce qu’il s’est produit à Pourgues, comme dans de nombreux autres collectifs.

Les collectifs sont condamnés à s’effondrer non pas parce qu’ils ne fonctionnent pas, mais parce que leur fonction existentielle (non pas la fonction qui correspond à ce que les gens qui les créent se racontent, mais celle qui est réellement à l’œuvre), est intrinsèquement limitée dans le temps.

Les collectifs, quelle que soit leur variante, ne sont pas la transition civilisationnelle qui arrivent, mais ils la préparent. Ce ne sont pas des modèles opérationnels et généralisables, pour toute sorte de raisons qui seraient trop longues à développer ici, mais que, pour le coup, il est possible d’analyser via la systémie. Ce sont simplement des modèles qui permettent d’extraire temporairement différentes sous-parties de la population de mécanismes de peur et d’aliénation immédiats pour rassurer leur système nerveux, leur permettre de goûter à une autre saveur de la vie, et commencer à prendre du recul sur leur situation et sur elles-mêmes.

Mais tant que les collectifs resteront des utopies, c'est-à-dire, étymologiquement « des lieux qui ne se trouvent nulle-part », alors, ils ne pourront provoquer aucune transformation profonde, durable et à large échelle. Et quand je parle d’utopies, je ne parle pas de lieux qui seraient nécessairement et objectivement « non-pragmatiques ». Parce qu’en réalité, certains modèles apportent des avancées réelles et largement « stabilisables ». Non, je parle de lieux qui sont vécus et pensés subjectivement par leurs fondateurs eux-mêmes comme des utopies, donc comme des lieux à part, des rêves, des zones tampons avec un « reste du monde » souvent caricaturé et fantasmé. Le safespace, avec ses limitations, n’est pas juste là de fait, il est déjà présent dans la psychologie des fondateurs. Une utopie, ça ne devient pas une norme. Une utopie, ça ne se généralise pas. Une utopie, ça se construit en opposition au monde « non-utopique », pas avec lui. Une utopie, si ça veut survivre, ça devient, encore une fois, une secte.

Et ça n’a strictement rien à voir avec la faisabilité objective du projet ou même son idéologie. Une utopie pragmatique reste une utopie (le Liberland est sans doute un bon exemple, et je ne serais pas surpris qu’il ait un destin similaire).

Vers la civilisation cynergétique

La civilisation cynergétique est mon utopie qui n’en est pas une, précisément parce que je la vois advenir comme une nouvelle norme, je la vois émerger plutôt que s’imposer, et surtout, elle apparaît aujourd’hui comme une nécessité structurelle plutôt que comme un idéal.

Il s’agit d’un monde basé sur la compréhension des systèmes, des cycles et de la complémentarité entre les acteurs, qui harmonise l’activité humaine avec les équilibres écosystémiques, et dont les principes se rapprochent de la vision Solarpunk. C’est un monde ou l’intégration des différentes dimensions de l’existence est recherchée, plutôt que la séparation et la communautarisation que l’on voit actuellement dans les collectifs. Il s’agit d’un monde où la technologie est omniprésente et en expansion, sans doute même plus encore que dans notre monde actuel, sans pour autant être déifiée, et où elle est grandement inspirée de principes biomimétiques.

Notre technologie va devenir, en quelque sorte, vivante. Ça ne veut pas dire qu’elle sera conscience, mais que sont comportement mimera le fonctionnement du vivant, et s’intègrera harmonieusement aux écosystèmes. L’homme et la technologie deviendront un simple « nouveau stade » de la biosphère, et non son ultime prédateur.

Il ne s’agit pas d’un simple rêve ou de spéculations déconnectées. De nombreux prototypes existent déjà à l’heure actuelle, ou sont en passe d’être au point. Le développement rapide de l’IA représente déjà une prémisse de l’avènement de ce modèle complètement nouveau, même si l’IA reste encore très largement exploitée aujourd’hui depuis une logique propre à l’ancien monde.

Et surtout, les principes sur lesquels ce monde repose peuvent s’infuser depuis la base, et même en partant de chaque individu et de chaque solution systémique, sans nécessiter la structuration d’un programme politique ou d’une utopie particulière dans un lieu particulier. Ce monde est pensé pour émerger de la même façon que tout a toujours émergé dans le vivant : de façon diffuse, par fragments, et par chocs et adaptations successives.

Dans cette dynamique, les collectifs ont une fonction tout à fait noble à remplir. Ils sont tout autant de terriers du lapin blanc. Et chaque jour, de nouvelles voies d’accès s’ouvrent vers le pays des Merveilles.

Puisse votre chute ne pas être trop longue et éprouvante, et votre atterrissage trop douloureux.

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Mc Do, à l'extrême pointe de l'inclusivité