Trigger Warning : je vais parler, comme le titre l’indique, d’agressions sexuelles. Certains passages seront assez explicites. Si vous êtes sensibles à ce genre de sujets, lire cet article ne va peut-être pas vous faire du bien. J’y explique des mécanismes et des actes qui pourraient réveiller des traumatismes, d’une manière et avec un style par moments plutôt direct.
Le consentement sexuel est devenu une notion omniprésente de nos jours, et sur le principe, c’est une très bonne chose. Il est un enjeu essentiel dans toutes les luttes progressistes visant l’émergence d’un monde plus respectueux, moins dominateur et moins violent. De nombreux efforts ont été produis récemment pour mieux le définir et l’encadrer dans la loi, tels que l’intégration de la contrainte et de la surprise dans la définition du viol, une définition plus précise et restrictive du principe de consentement libre et éclairé, et la reconnaissance du viol conjugal. Le retrait de la loi sur le devoir conjugal, c'est-à-dire la possibilité d’un divorce pour faute si l’un des partenaires d’un couple se refuse systématiquement à l’autre, vient seulement d’être voté le 28 janvier 2026 !
D'un côté, de nombreux courants féministes estiment que nous vivons actuellement dans une culture du viol où la très grande majorité des violeurs ne sont jamais condamnés par la justice, quand ils ne sont pas cautionnés dans leurs agissements. De l'autre, des mouvements masculinistes ou réactionnaires dénoncent, entre autres, une confusion entre la séduction et le viol, ou l’usage du système judiciaire comme arme par certaines femmes. Le débat sur le consentement n’a jamais autant fait rage. C’est un sujet qui cristallise toutes les passions, mais aussi tous les rejets et toutes les incompréhensions, car à la clé, l’enjeu est la reconnaissance et la réparation de nos traumas les plus profonds, le soulèvement des plus grands tabous, notamment autour de l’inceste, la sortie de la peur et de la honte, mais aussi la réalisation de nos conditionnements les plus inconscients et de toute la violence qu’ils ont pu générer contre nous ou les autres.
Le film « Festen », très difficile à regarder, en particulier pour les personnes ayant elles-mêmes subies des abus, nous montre avec un réalisme glaçant comment une ancienne victime qui essaye de révéler ce qu’elle a subis, peut faire face au déni et au rejet de toute une famille, prête à tout pour maintenir une illusion de cohésion familiale et d’harmonie.
Cependant, comme tous les sujets extrêmement douloureux, tabous et polarisants, la quête de la définition et de la reconnaissance du consentement s’inscrit dans des dynamiques systémiques extrêmement complexes, et s’accompagne souvent de la création de nouvelles guerres saintes, de nouvelles violences et de nouveaux bouc-émissaires. Notre monde étant encore et pour l’essentiel, selon mon propre référentiel, construit complètement à l’envers, les tentatives de le remettre à l’endroit sont bâties presque immanquablement sur de nouvelles bases qui sont elles-mêmes à l’envers. Cependant, bon gré mal gré, progressivement, et au prix de nombreux pots cassés, certains principes essentiels semblent bien s’installer sur le long terme.
La doctrine du consentement
J’ai lu « La doctrine du consentement », écrit par Clara Serra, une philosophe et militante féministe espagnole.
Mon intention n’est pas d’en faire une analyse ou une critique exhaustive, et je n’ai plus accès au texte, aussi je citerai certains des éléments dont je me souviens de mémoire, avec quelques risques de déformation. L’autrice propose une revue générale des avancées des dernières décennies sur la notion du consentement, principalement sous un axe juridique, mais tout en dénonçant, entre autres, un réductionnisme juridique sur ces questions. Le propos est intéressant, complexe et plutôt nuancé. Elle-y soulève les paradoxes de la notion de consentement, ses limites, interroge la place du oui et du non, les conditionnements sociaux, les zones de flou, la possibilité même d’un consentement à priori, et la distinction entre consentement et désir. Voici quelques uns des sujets soulevés :
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L’absence de refus, l’absence de « non » explicite, vaut-il consentement ?
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À l’inverse, un « oui » est il vraiment un « oui », s’il y a pression, si la personne qui dit oui ne sait pas vraiment ce qu’elle veut, ou si la perspective d’un « non » fait craindre des conséquences ?
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Qu’est-ce que dire oui à quelque chose qui n’a pas encore eu lieu ? Peut-on vraiment contractualiser le consentement ?
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Le consentement dans une société basée sur la domination masculine est-il seulement possible ? À ce moment là, les femmes devraient-elles se réfugier dans l’abstinence ou le lesbianisme, comme y invite le courant lesboféministe ?
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Quelles sont les conditions à remplir pour permettre l’expression d’un réel consentement ?
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La notion de consentement doit-elle être remplacée par la notion de désir ?
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Peut-on désirer sans consentir ? Un vagin lubrifié, ou un pénis en érection, sont-ils une preuve plus forte qu’un refus oral, comme certains le suggèrent ? Inversement, peut-on consentir sans désirer ?
Ce que l’on retient en tout cas lorsque l’on sort de la lecture de « la doctrine du consentement », c’est que, contrairement à ce qui est souvent prétendu, le consentement n’est pas quelque chose de simple qui pourrait être dérivé directement d’un « oui » ou d’un « non » et fixé dans quelques lignes d’un texte de loi. C’est quelque chose d’infiniment flou, nuancé, volatile, contextuel, et derrière de nombreuses approches simplistes du consentement, même bien intentionnées et raisonnables en apparence, se cachent des violences et des horreurs. La possibilité même du consentement est quelque chose à conquérir, cela nécessite une éducation, une exploration de soi et un contexte qui le rend vraiment possible. Et surtout, le consentement relève d’une injonction à savoir vraiment ce que l’on veut, là où dans les faits, de nombreuses personnes n’en ont simplement pas la capacité à certains moments de leur vie, pour différentes raisons.
Et à tout ceci, j’ai envie de rajouter une question qui me semble absolument essentielle mais n’est pas le sujet du livre :
- Les débats sur le consentement et sa prise en compte doivent-ils se limiter à la question du consentement sexuel ?
Et là, nous pouvons ouvrir le débat à toutes les formes de domination sur autrui, formelles ou informelles, dans la société. Mais même si l’on reste strictement sur le sujet du consentement sexuel, sa définition permet aussi de définir par sa négative ce qui constitue un viol : un viol, c’est lorsqu’il n’y a pas de consentement à un acte sexuel. Il est alors question de définir un sujet sur lequel les plus grands philosophes s’écharpent depuis des siècles voir des millénaires sans arriver à un consensus : la volonté et le libre arbitre. Car pensons-y deux minutes : la loi s’occupe de traiter des infractions. Les infractions sont presque toujours objectivables. Un contrat est respecté ou non. Une dette est remboursée ou non. Un homme est tué ou non. Un bâtiment est aux normes ou non. Un produit interdit est vendu ou non. Mais pour le viol, qu’en est-il ?
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Du roleplay BDSM avec des actes d’humiliation, des coups de martinet et de la contention physique ne constituent pas un viol, et ceci même si la personne qui reçoit les actes crie à pleins poumons. Il peut encore s’agir, à la fois aux yeux de la loi et des participants, d’un simple jeu entre adultes consentants, protégé par un « safeword » qui n’a jamais été prononcé, cris et supplications compris.
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Un rapport sexuel très classique, à l’inverse, peut constituer un viol même si la victime ne montre aucun signe explicite de résistance, que ce soit du fait de la peur, de la sidération, de l’ingestion d’alcool ou de la prise de drogue.
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Statistiquement, de nombreux pratiquants du BDSM ont subis des viols et sévices dans le passé. Cette pratique peut être vécue comme cathartique et thérapeutique, une façon de reprendre le contrôle de son corps et de revivre l’acte d’abus depuis une sensation de maîtrise. Si l’éthique et la prise en compte du consentement sont généralement des valeurs absolument cardinales dans ces milieux, il y a toujours une zone de flou difficilement réductible entre démarche thérapeutique, simple assouvissement d’un fantasme ou abus de faiblesse. Les récits de personnes (souvent des femmes évidemment) qui témoignent après coup d’avoir subis des pressions sociales les ayant poussées à accepter des actes qu’elles ont regrettées, tout ça pour montrer qu’elles étaient « libérées sexuellement », sont loin d’être anecdotiques.
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Dans de nombreuses circonstances, une personne qui viole et une personne qui ne viole pas effectuent exactement le même type d’activité, et il en est de même pour la victime violée et pour la personne consentante. D’ailleurs, les comportements de la victime et de la personne consentante peuvent être peu ou prou les mêmes pendant tout l’acte.
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En fait, le viol est peut-être le seul domaine où des gens parfaitement innocents aux yeux de la loi et de n’importe qui ont commis des milliers de fois une action qui a valu à d’autres (bien trop peu nombreux sans doute, en tout cas si on adhère à la justice punitive basée sur l’enfermement) dix ans de prison, parfois pour une seule occurrence.
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Sur la base d’un crime aussi difficilement objectivable, des années de prison et une réputation sociale irrémédiablement ruinée se jouent.
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De nombreux phénomènes psychologiques parfaitement connus et légitimes expliquent que la grande majorité des victimes ne parleront que des années après l’acte, à une date où toute preuve de sévices sur leur corps aura disparue depuis longtemps.
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De nombreux viols ne laissent pas de traces sur le corps. À l’inverse, il peut parfois arriver que des actes sexuels qui ne sont pas des viols laissent des traces, par accident ou même volontairement, comme dans certaines pratiques BDSM, encore une fois.
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Il n’y a rien d’étonnant à ce qu’une personne qui vient juste de se faire violer soit extrêmement réticente à ce qu’un inconnu, même agréé et même dans un cadre professionnel, vienne à nouveau, quelques heures plus tard ou le lendemain, explorer son intimité pour y trouver des preuves de sévices.
Reconnaître la douleur des victimes
Malgré tout ce flou et ces paradoxes, les dégâts énormes sur les victimes sont absolument incontestables. Nous pouvons lister de façon non-exhaustive : syndrome de stress post-traumatique, incapacité sur de longues années à avoir des rapports sexuels même dans un cadre sécurisé, vaginisme, ou fuite au contraire dans l’hypersexualité et parfois dans la prostitution, automutilation, troubles alimentaires, toxicomanie, passages à l’acte suicidaire et ainsi de suite. Mon but n’est donc absolument pas de déconstruire le viol pour n’en faire qu’une simple question de point de vue et de culture, bien au contraire : je souhaite permettre sa reconnaissance dans tous ses aspects, y compris les plus subtils, en montrant les mécanismes systémiques profonds qui le rendent possible sous de nombreuses formes.
C’est d’autant plus important qu’un traumatisme n’est généralement que plus puissant quand il est tu et refoulé pendant très longtemps, ce qui malheureusement est encore trop souvent le cas en ce qui concerne le viol. L’acte en lui-même a beau être horrible, il s’agit d’un évènement. De la même façon, dans d’autres situations traumatisantes dont je ne ferais pas la liste pour ne pas rajouter du macabre à ce sujet déjà suffisamment lourd, il n’est pas possible d’anticiper les conséquences psychiques sur le long terme avec précision. Un certain nombre de victimes en réalité s’en sortent « pas si mal », dans le sens où elles parviennent à continuer leur vie malgré tout sans développer de troubles trop invalidants. Il ne faut pas à mon sens y voir une force de caractère ou de volonté exceptionnelle, ce qui reviendrait à faire porter la responsabilité de leurs traumas sur les personnes les plus affectées, ce qui serait évidemment dégueulasse. Non, bien au contraire, il est bien plus facile de développer de la résilience face à une expérience, même horrible, lorsque très tôt, il a été possible pour la victime de rencontrer un espace d’accueil inconditionnel de son vécu et de sa souffrance, avant que celle-ci ne se cristallise et devienne soit une trace somatique refoulée, soit une nouvelle identité de personne vulnérable, qui pourrait revivre la même chose à chaque instant.
C’est en ce sens que « croire les victimes » est un principe absolument essentiel, non pas dans un cadre juridique, mais dans un cadre relationnel ou thérapeutique. Cela ne remet absolument pas en cause la présomption d’innocence, et un tribunal ne doit pas se transformer en lieu thérapeutique, ce serait bien mal comprendre sa fonction. L’essentiel des polémiques autour de l’injonction à « croire les victimes » vient de la confusion entre ces cadres : certains condamnent cette injonction parce qu’ils regardent depuis la dimension juridique, d’autres voient cette condamnation comme inhumaine parce qu’ils regardent depuis le cadre du soutien et de la réparation. Or, ces cadres ne s’invalident pas, mais se complètent.
Comment qualifier le crime dans un référentiel matérialiste ?
Il faut bien comprendre que nous nous trouvons face à un acte que tout le monde pratiquement reconnait, et d’ailleurs, ne pas le reconnaitre nous fait passer, à juste raison, pour quelqu’un avec des idées particulièrement choquantes. Pourtant, c’est un acte qui n’est, fondamentalement, pas objectivable, et qui se produit dans un espace non-matérialiste, à savoir l’espace psychique et l’espace du ressenti subjectif, selon des modalités qui nécessitent d’admettre des postulats métaphysiques comme l’existence d’une volonté ou d’un libre arbitre. Le viol n’est pas un crime sur le corps, sans quoi, toute personne qui n’est plus vierge, homme comme femme, devrait se considérer comme violée, car ayant subie les mêmes actes que des personnes authentiquement violées. Le viol est un crime contre l’expression libre de la volonté… dans le cadre sexuel, en tout cas dans sa définition courante. Le viol est un crime contre une entité métaphysique, et pourtant, ce crime a des conséquences matérielles indiscutables, que l’on pourrait même, pourquoi pas, chiffrer en pourcentage de PIB perdu en faisant des statistiques et corrélations. On comprend dès lors mieux la difficulté de la preuve et le faible nombre de condamnations, dans une société matérialiste et basée sur la présomption d’innocence. Peut-être est-ce plus un problème de philosophie, de notion de preuve et de procédures qu’un problème de justice partiale ou sexiste, même si aucun élément n’exclus strictement les autres.
À vrai dire, le simple fait qu’il y ait des personnes réellement condamnées pour viol est déjà presque une contradiction en soit, en particulier dans un cadre où les rapports sexuels ne sont pas, fort heureusement et j’espère encore pour longtemps, l’objet de contrats. Car normalement, dans une société Orange au sens du modèle de la spirale dynamique (voir mon résumé sur la spirale dans la section « des œuvres qui ouvrent la conscience »), la seule chose permettant d’objectiver le consentement, c’est le contrat, avec toutes les limitations, possibilités de manipulation et perversions que cela implique.
Le consentement lui-même n’est pas quelque chose qui va de soit. Il postule un individu libre avec une volonté personnelle qu’autrui doit respecter, un individu sujet. Violer le consentement, c’est traiter un individu sujet comme un objet. C’est une idée assez récente historiquement, et qui puise sa source dans l’individualisme et l’humanisme des Lumières. Et la seule chose qui permet à quelqu’un d’utiliser un sujet comme un objet, c’est l’expression libre et éclairée du consentement de ce sujet, si nécessaire avec validation via un contrat pour preuve à postériori en cas de litige. Le salarié loue sa force de travail, entre autres exemples. Et oui, même le paradigme matérialiste et cartésien s’est construit sur des entités métaphysiques postulées comme vraies, ce qui résout partiellement le paradoxe du viol du consentement comme crime objectivable, tout en montrant l’ironie de la situation. Et il faut encore noter à ce stade que la notion de sujet est subjective. De long débats, d’ailleurs toujours en cours aujourd’hui pour certains d’entre eux, ont consistés à définir si une femme, un enfant, une personne d’une certaine ethnie ou couleur de peau ou un animal devaient être considérés comme des sujets, et en particulier des sujets d’égale valeur ayant les mêmes droits. Et, évidemment, ce qui ne peut être considéré comme sujet ne peut être considéré comme « violable ».
La notion de viol est plus ancienne que la notion de consentement
Avant l’individualisme, généralement, le problème du viol n’était pas tant un problème de consentement, mais plutôt un problème d’actes ayant eu lieu dans un cadre non autorisé par les lois et les mœurs. Et nos lois actuelles n’étant pas conçues pour être automatiquement supprimées passé une certaine date lorsqu’elles ne sont plus pertinentes, c’est ainsi que des traces de ces anciennes visions, dans la loi, parviennent à survivre jusqu’à aujourd’hui, notamment via cette fameuse loi sur le devoir conjugal qui vient tout juste d’être abrogée. De la même façon, la pensée Orange issue des Lumières ne s’étant même pas encore complètement implémentée aujourd’hui dans la société, le viol conjugal n’a été reconnu pour la première fois comme un crime et surtout comme un acte simplement possible, en France, qu’en 1990. Car la notion de viol est bien plus ancienne que la notion de consentement sexuel.
Dans un monde Bleu traditionnel, fondamentalement, les êtres humains ne s’appartiennent pas. Ils appartiennent selon leur âge et leur statut à leurs parents, leur mari, leur maître, leur roi, et d’une manière générale, chacun est un jouet de Dieu sommé de se plier aux Lois qu’Il a édictées. Et, à quelques variations près, celui qui, par la loi, est propriétaire de quelqu’un d’autre, possède de nombreux droits sur cette personne, y compris assez souvent le droit de mort. Rappelons que la fin du service militaire obligatoire en France date de 1997. Ce service implique la conscription, c'est-à-dire pour l’état le droit de réquisitionner ses citoyens pour aller faire la guerre. Bref, cela veut dire que ça fait depuis moins de 30 ans que l’État n’a plus le droit d’envoyer n’importe quel homme de plus de 18 ans considéré comme apte au combat, de force, dans un endroit où il peut se faire tuer, si les décisionnaires jugent cela pertinent. Même si la loi sur la conscription a beaucoup évoluée, historiquement, en fonction des périodes et des besoins, ce qui est à retenir c’est que, encore aujourd’hui, l’idée que chaque humain s’appartient n’est pas si évidente que ça, y compris aux yeux de la loi, et y compris dans les pays dit « modernes ». L’enfant est reconnu comme sujet de droit à l’internationale en 1989. Et pour ce qui est des animaux, je n’en parle même pas, même si l’on commence à voir quelques avancées dans ce domaine aussi, essentiellement pour les animaux de compagnie.
Les choses évoluant tout de même, et chaque génération n’ayant pas connu le contexte de vie et la « réalité ordinaire » de la précédente, l’on en vient cependant à oublier rapidement certaines visions du monde qui sont encore des réalités pour de nombreuses personnes dans d’autres cultures et d’autres contextes. Des cultures où la survie et l’ordre social priment encore sur la liberté individuelle et la reconnaissance de l’individualité de chacun.
C’est ainsi que le viol n’a pas toujours été clairement différencié d’autres crimes comme l’adultère, la prostitution ou la débauche. Lorsqu’un homme avait des relations sexuelles avec une femme en dehors des cadres légaux, la victime était surtout le père, le mari ou la famille, aux yeux de la loi et de la morale commune, et selon que la femme ou la fille était mariée ou non. Le crime n’était pas non-plus toujours vu comme relevant du même niveau de gravité selon que la femme était vierge, mariée, esclave ou prostituée. Le viol n’était pas tant une coercition sexuelle qu’un trouble à l’ordre social, et que la relation sexuelle ait eu lieu avec ou sans l’assentiment de la femme, cela avait peu d’importance.
Il pourrait être facile de se dire que ça montrait bien une inégalité révoltante entre la femme et l’homme puisque la femme était considérée comme un objet et une propriété de son mari, mais d’une manière générale, tout le monde était objet de tout le monde à différents niveaux et à divers degrés, puisque l’humanisme n’était pas encore devenu une vision du monde dominante, d’où notamment mon exemple de la conscription qui ne concernait que les hommes.
Mais dans un monde Bleu, la liberté et l’autonomie sont encore garanties et même protégées à l’intérieur du cadre, souvent étroit effectivement, qui a été pensé à priori pour l’individu. Respecte les règles, accomplis ton rôle, et tu seras protégé et récompensé. Pour la femme, il y a le devoir de se donner à son mari, mais il y a aussi des pratiques qui sont répudiées par la morale et qu’elle peut refuser, en théorie au moins. Et surtout, si les autres hommes veulent forcer un rapport sexuel avec elle, il s’agit bien d’un crime, et elle sera en théorie protégée… sauf contexte de guerre ou de corruption évidemment. Dans certains régimes anciens cependant, si la femme n’était pas mariée et qu’elle se faisait violer, le viol pouvait dans certaines circonstances être « réparé » par un mariage forcé ou une compensation financière à la famille. La logique n’était pas celle du consentement, encore une fois, la logique était celle de la préservation de l’ordre social, et aussi de l’engagement à assurer la sécurité financière de la femme et de l’éventuel enfant. En d’autres termes, la perspective de vivre avec un abuseur est vue socialement comme moins problématique que la perspective de vivre sans protection matérielle et financière.
Il est bien évidemment tentant de poser des jugements sur un tel fonctionnement, et c’est parfaitement compréhensible et même justifié : la souffrance n’était pas moins réelle hier qu’aujourd’hui, de même qu’elle ne l’est pas moins dans les zones du monde qui fonctionnent encore selon ces principes. J’invite cependant le lecteur à comprendre ce que ça implique de vivre dans un contexte social où la survie est considérée comme la priorité absolue (et souvent pour de bonnes raisons), et où chaque humain est avant tout vu comme un élément d’un groupe qui doit absolument rester soudé s’il veut s’en sortir.
La tentatrice, ou comprendre la culpabilisation de la personne violée dans certains milieux
Dans un monde Rouge, ou en tout cas dans certaines versions d’un monde Rouge, la logique est encore différente. Il y a toujours des règles et des principes, mais qui dépendent bien plus des traditions, d’une conception de l’honneur bien différente de celle du monde Bleu, et des rapports de force directs. L’idée que l’être humain est supposé respecter un cadre, se contrôler, n’est pas quelque chose qui va entièrement de soi, surtout s’il a du pouvoir. Dans certaines visions antiques, les êtres humains se voient littéralement comme des jouets des Dieux, traversés par des forces qui les dépassent. Quelqu’un qui est emporté par la colère et la violence peut ainsi se décrire comme habité par le courroux d’Arès.
La maîtrise de soi et de ses émotions vient d’une culture basée sur la responsabilisation personnelle et la culpabilité, et sur la résistance à la tentation. Dans une culture qui ne fonctionne pas sur ces principes, il n’est dès lors pas très étonnant, quoique tragique, que la faute, aux yeux de la communauté, repose non pas sur le violeur, mais sur la personne violée. Pour le dire avec une métaphore assez crue mais évocatrice, on n’agite pas un steak saignant devant un lion sans s’attendre à ce qu’il veuille le manger. Et si le lion devait être condamné pour ses actes, de son point de vue, il pourrait considérer qu’il a été manipulé, qu’il a été victime d’un tentateur… ou d’une tentatrice.
J’ai bien évidemment conscience que mes mots peuvent être choquants, mais mon but n’est pas de justifier ou d’excuser quoi que ce soit, simplement d’expliquer comment une certaine vision de la morale et du consentement dépend d’une culture et de conditions d’existences. Comprendre comment le contexte a influencé et influence encore d’autres visions qui nous paraissent choquantes aujourd’hui, c’est comprendre comment nous sommes nous même encore sous l’influence de visions qui, demain, seront dépassées. Et le consentement, en particulier, qu’il soit sexuel ou qu’il s’agisse du consentement en général, n’est pas quelque chose qui est acquis pour nous, c’est quelque chose que nous sommes encore à peine en train de comprendre et de mettre en pratique dans nos sociétés modernes.
Pour en revenir au cas de la vision Rouge sur la question, il n’est donc pas si surprenant que dans certaines cités, y compris en France, les femmes victimes de « tournantes » soient vues y compris par leurs proches comme des femmes de « mauvaise vie » qui « trainent » et « ont cherché les problèmes ». Voir sur le sujet le livre « Dans l’enfer des tournantes » de Samira Bellil.
Témoignage de Samira Bellil sur INA
Car dans on tel monde, et même si je dresse de grosses généralités, j’en ai bien conscience, une femme est une proie potentielle et un homme un prédateur potentiel, et les pulsions sont généralement plus fortes que la volonté. Il ne s’agit pas d’une faute morale, dans cette conception, mais d’un état à-priori du monde. La faute morale, c’est d’agiter un steak devant un lion. Autant dire que le choc des cultures, dans un monde humaniste, voir inclusif et égalitariste, peut être gigantesque. Et il est d’autant plus grand lorsque des jeunes femmes issues de ces milieux sont exposées aux modèles progressistes et aspirent à ce mode de vie. Elles sont, véritablement, prises entre deux feux.
Dans un monde, le viol en réunion, c’est un crime horrible, à condamner absolument, et issu d’une culture et de comportement sexistes, violents et patriarcaux où les femmes sont réduites à des objets. Dans un autre monde, c’est le fait d’une jeune allumeuse mécréante et indigne de respect qui préférait traîner dehors, loin de la protection de ses frères, de son père et de son mari, plutôt que d’aider sa famille à la maison. C’est pour cela que dans cette vision, la femme doit sortir accompagnée d’un homme issu de sa famille lorsqu’elle n’est pas mariée, et par son mari lorsqu’elle est mariée. Ce n’est même pas tellement qu’on lui refuse son droit à l’indépendance. C’est simplement qu’elle a besoin d’un garde du corps, sans quoi l’attirance qu’elle génère et sa faiblesse physique en font une proie naturelle. Et si elle doit s’aventurer dehors sans homme, le minimum qui lui est demandé, c’est de cacher ses formes, de préserver sa pudeur pour éviter de devenir un objet de tentation, pour éviter de faire de l’homme une victime de ses propres pulsions. Le voile n’est pas tant un symbole religieux, ni même un symbole culturel, qu’il est une armure, et un geste de préservation d’autrui contre sa part animale. Et, indirectement, l’interdiction de son port représente une mise en danger et une incitation au crime. Et c’est bien tout ça qu’il est nécessaire de prendre en compte, si l’on veut mener des politiques réellement informées sur la complexité systémique en jeu. Autant dire que nous en sommes loin, puisque l’essentiel des débats sur le sujet se font autour d’enjeux et de visions qui n’ont rien à voir avec ce qui se joue réellement pour les personnes concernées. Le résultat, c’est que ça tape systématiquement à côté, quel que soit le camp choisi. Le vrai enjeu, c’est le rapport culturel et personnel au contrôle de la pulsion, et la possibilité même de ce contrôle.
Détruire l'autre, c'est marrant
Personnellement, ce n’est qu’autour de mes treize ans que j’ai réussi à acquérir suffisamment de contrôle sur mon système nerveux pour être capable de ne pas répondre à la frustration ou aux provocations par l’insulte ou la violence physique, et ceci de manière stable et répétée. Et j’ai grandis dans un environnement familial et culturel qui ne considérait pas que ne pas se « faire respecter » lorsque l’on était provoqué, c’était être faible et se taper la honte. Au collège, pas mal de mes camarades, en particulier ceux ayant grandis dans d’autres environnements, voyaient les choses autrement, même lorsqu’ils avaient déjà dans les quinze ans. Mon pacifisme nouvellement acquis, notamment sous l’influence de mon professeur d’Aïkido, a pu ainsi être plusieurs fois vu comme de l’hypocrisie et de la lâcheté. J’ai d’ailleurs regagné un certain respect, à mon grand désarroi, lorsqu’une fois, en troisième, après m’être fait « attendre à la sortie », j’ai été mis suffisamment sous pression pour me sentir obligé de passer outre mon éthique nouvellement acquise et me défendre physiquement. Ainsi, j’ai pu faire la preuve que je n’étais pas un lâche, que j’étais capable de me défendre. C’est peut-être la première fois que j’ai vécu d’une manière aussi claire le principe de décalage de niveau de valeur, puisque j’exprimais des valeurs Bleues réelles auprès de gens qui n’envisageaient pas encore un monde au-delà de Rouge. Mes principes semblaient à leurs yeux absurdes et étaient rationalisés de différentes façons.
Bleu n’est pas quelque chose qui va de soi, ce n’est pas quelque chose d’acquis. De nombreuses cultures s’en passent. Dans encore de nombreux environnements, on ne détruit pas la vie de quelqu’un parce qu’on défend une idéologie patriarcale ou je ne sais quoi. On détruit la vie de quelqu’un parce que la personne est vulnérable, qu’on a envie de s’amuser et qu’on ne pense pas aux conséquences. C’est aussi simple que ça. C’est aussi simple que le fait qu’avant un certain niveau de maturité, lorsque j’étais dans un groupe et que je devais aller aux toilettes, la question de savoir si l’interrupteur de la lumière se trouvait à l’intérieur ou à l’extérieur de la pièce était un enjeu. Éteindre la lumière sur quelqu’un, surtout lorsqu’il fait quelque chose d’assez intime et qu’il ne peut pas interrompre, c’est marrant. Violer une fille mineure en réunion (dans la perception subjective du violeur, ça va sans dire mais ça va mieux en le disant), c’est marrant et agréable. Dans les deux cas, ça permet aussi de créer une certaine camaraderie. Il n’y a pas besoin de meilleure motivation. Seul diffère vraiment la gravité de l’offense, les dégâts à long terme sur la victime, et l’âge des protagonistes.
L’impératif moral apparaît en Bleu. Le sujet de droit individuel apparaît en Orange. Le sujet sensible et irréductible dans sa singularité apparaît en Vert, et les conditions structurelles et psychologiques permettant l’autonomie réelle, notamment dans l’expression du consentement et du désir, apparaissent en jaune. Quant à la reconnaissance de la dimension sacrée de ce désir autonome (et qui ne s’impose pas aux autres), comme mode d’expression de l’Âme, elle apparaît en turquoise. En rouge, la question est plutôt : qui protège qui, et quelles traditions permettent de garantir la sécurité ? Et ne pas mettre en œuvre les moyens pour obtenir cette protection, c’est perçu au mieux comme de l’imprudence, et au pire comme un désir non-assumé. D’où la défense de certains violeurs qui vont évoquer comme un argument la longueur d’une jupe ou la profondeur d’un décolleté. Dans leur mode de pensée Rouge, c’est pertinent. Pire, ils peuvent se sentir authentiquement persécutés par la loi et l’autorité. On n’est finalement, encore une fois, que dans une version plus extrême du « mais m’sieur, c’était juste pour rigoler c’est bon, va-y y’a rien ! » lors des phénomènes de harcèlement au collège.
Tout ceci étant posé, qu’en est-il du coup du consentement aujourd’hui et de ses conditions de possibilité réelle ?
Et bien, nous faisons face à un glissement culturel progressif, qui est en train de passer du consentement dans la loi au consentement dans les faits. Et c’est tout ce qu’illustre un livre comme « la doctrine du consentement ». C’est un mouvement profondément important et libérateur, mais qui s’accompagne de son lot de dangers et de problèmes réels. Car les pressions sont de plus en plus importantes pour une prise en compte de la réalité profonde du viol, dans tous ses enjeux de pouvoir, de normalisation, de culture du secret et de conditionnement inconscient. Et dans le même temps, il y a l’espoir qu’une institution juridique archaïque, lente, punitive plutôt que restaurative, basée sur les preuves objectives, la présomption d’innocence et la division simpliste et unidimensionnelle entre coupable et victime, sans prise en compte du contexte culturel et systémique, puisse traiter ces problèmes avec justesse.
