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Faisons une mise en situation. Nous avons un jeune homme et une jeune femme, autour des 18-20 ans, tout deux à une période de leur vie où ils sont encore en pleine exploration de leur sexualité, de leur désir et des relations sentimentales. Appelons les Matthieu et Clara.
La libération sexuelle sans la maturité émotionnelle
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Ce ne sont pas des individus pleinement matures, même à leur âge, leur système nerveux est encore en train de se stabiliser. Ils sont en plein pic de désir et de fertilité. Ils vivent à une époque où les injonctions sur la sexualité sont extrêmement contradictoires. Ils ont pu avoir des parents pour qui le sujet est encore assez tabou, et qui ne leur ont pas proposé d’éducation sexuelle et encore moins d’éducation à la maturité émotionnelle et aux relations digne de ce nom.
De l’autre côté, ils vivent aussi dans un monde qui promeut le « jouir sans entraves » et qui fait de la liberté sexuelle non seulement quelque chose d’acceptable, mais même souvent un enjeu d’affirmation et de militantisme. Chacun fait ce qu’il veut de son corps et de son cul, et personne n’a le droit de nous juger. Les podcasts et contenus sur la sexualité sont nombreux, et, par volonté de « casser les tabous », vont souvent expliquer comment bien réaliser une sodomie avant même d’expliquer comment créer une relation amoureuse respectueuse et harmonieuse. Énormément de pratiques qui, il y a encore pas si longtemps, étaient considérées comme de la paraphilie (sexe à plusieurs, bondage, sodomie évidemment, ou même simplement sexe oral), sont aujourd’hui vues comme faisant partie de la sexualité normale. Ce n’est pas nécessairement une mauvaise chose, mais ça participe d’un climat de banalisation et de « casualisation » de la sexualité. La pornographie est abondante et très facile d’accès, influe fortement sur l’imaginaire sexuel, et non, ce ne sont pas les restrictions récentes qui y changent quoi que ce soit quand l’usage d’un VPN suffit à les contourner. Les sites de rencontre où les gens sont invités à se mettre en valeur et se « swiper » comme des produits dans un catalogue, sont rentrés dans les mœurs. La publicité pour la lingerie est légale dans les espaces publics. Wyylde, un site de rencontres ouvertement libertin, et Gleeden, un site spécialisé dans les rencontres extra-conjugales, affichent leurs publicités sur les arrêts de bus et dans les transports en commun, avec des messages souvent explicites sur ce qu’ils proposent, en particulier pour Gleeden.
Dans le même temps, de nombreuses études montrent que la sexualité est en baisse importante chez les jeunes, ce qui pourrait apparaître comme un paradoxe, mais est-ce vraiment le cas ? La méfiance et l’incompréhension entre les hommes et les femmes augmente. Les couples durent de moins en moins. La compétitivité sexuelle explose, de nombreux hommes sont frustrés et ont l’impression de se faire complètement ignorer sur les applis de rencontre, ce que les statistiques confirment. Ce n’est pas mieux pour les femmes, qui sont nombreuses à chercher à correspondre à des modèles de beauté de plus en plus irréalistes et à croire qu’il faut être une déesse du cul et faire les mêmes choses que toutes les pornstars pour garder leur mec. D’une manière générale, les deux sexes se comparent à des instagrameurs et instagrammeuses maquillées, dont les photos sont améliorées par des filtres, qui font de la chirurgie esthétique, mentent sur leur vie et qui font de toute façon partie d’un extrême statistique qui n’a aucun rapport avec la population standard.
Nos protagonistes viennent de se rencontrer à une soirée. Matthieu est venu « raccompagner » Clara chez elle, et devant la porte de l’immeuble, Matthieu propose à Clara de monter avec elle pour continuer à discuter et regarder le dernier épisode qui vient de sortir, d’une série qu’ils aiment tous les deux. Clara n’est pas complètement naïve, elle se doute bien que Matthieu espère aussi autre chose, mais elle passe un bon moment et elle accepte. Et surtout, elle vient de perdre son chat auquel elle tenait beaucoup, et de plus, des examens super importants approchent, et quand elle est seule chez elle, elle a des idées sombres et est bouffée par l’anxiété. Pour sa famille, c’est très important qu’elle réussisse ses études. Son père lui rappelle souvent qu’il se saigne pour son école privée. Matthieu est marrant, il raconte plein d’histoires absurdes sur sa vie qui sont sans doute de gros mensonges, mais ça l’amuse. Il lui permet de penser à autre chose.
Matthieu est venu à la soirée où se trouvait Clara parce qu’il comptait y croiser Manon, sur laquelle il est en crush depuis trois mois. Il a passé deux heures à la surveiller du coin de l’œil en testant des dizaines de catchphrases dans sa tête et en anticipant les réactions de Manon à chacune d’elle. Pour ne pas avoir l’air d’être tout seul dans la soirée, Matthieu s’est forcé à faire la conversation avec des « potes » de la fac qu’il connait en réalité très peu, sur des sujets qui ne l’intéressent pas. Manon n’a pas croisé le regard de Matthieu une seule fois, elle était occupée à parler avec d’autres personnes, et d’ailleurs, elle ne se souvient même plus qu’ils ont déjà discutés ensemble d’un groupe de rock pas très connu dont Matthieu est fan, pendant cinq minutes, entre deux cours d’amphi. Elle n’a aucune idée que Matthieu s’est construit tout un film pendant trois mois à partir de cette simple interaction, et qu’il connait maintenant par cœur sa façon de s’enrouler les cheveux avec son doigt pendant qu’elle prend des notes pendant les cours.
D’habitude, Matthieu n’a pas trop de mal à draguer des filles. Il n’a pas vraiment confiance en lui, mais il sait faire semblant. Le coach en séduction qu’il suit sur Youtube répète bien que l’important ce n’est pas ce qu’on dit, c’est surtout d’avoir de l’audace et d’avoir l’air à l’aise. Mais avec Manon, c’est différent. Manon, elle est spéciale.
Après s’être descendu quelques verres pour se donner du courage et se désinhiber, Matthieu a finalement réussi à prendre l’initiative d’aller parler à Manon. Mais alors qu’il approchait, celle qu’il voyait déjà comme la future mère de ses enfants a soudain embrassé de manière langoureuse un grand type de près de deux mètres, qui lui a paru être d’origine haïtienne. Puis le type a entraîné Manon sur la piste de danse. Matthieu est retourné avec ses potes sans rien dire et s’est resservit un verre de plus pour se consoler. Quelqu’un avait tenté sa chance avant lui et avait réussi.
Matthieu fait un mètre soixante-dix. Enfin, en réalité il fait un mètre soixante-neuf, mais il préfère arrondir à un mètre soixante-dix. Ça le complexe bien plus qu’il n’osera jamais le dire. D’ailleurs, il fait cinq séances de musculation par semaine pour essayer de compenser. En levant la tête sur ce type immense qui lui tournait le dos en le dominant de toute sa hauteur et en accompagnant l’amour de sa vie sur la piste de danse, Matthieu s’est senti complètement humilié dans sa virilité. Il en était maintenant persuadé : depuis le départ, il n’avait jamais eu aucune chance avec Manon. Comme toutes ces belles jeunes femmes qu’il voyait dans les micro-trottoirs sur Youtube, bien trop belles pour lui, et à qui l’interviewer posait des questions sur leurs critères chez un homme, Manon était sûrement le genre de femme qui rigolait à la simple idée de sortir avec un homme de moins d’un mètre quatre-vingt.
Matthieu était triste et désespéré, mais il était aussi bien alcoolisé, ce qui l’aidait à ne pas trop ressentir ses émotions et à se sentir plus audacieux. L’heure commençant à tourner, et ne voulant pas finir sa soirée seul, il s’est alors mis à aborder les différentes filles « potables » et encore disponibles. En réalité, il n’était même plus si excité que ça. Toutes les femmes semblaient fades à côté de Manon. Mais il avait quelque chose à se prouver.
Clara était disponible. Elle n’était pas si mal. Elle avait besoin de parler. Et Matthieu était prêt à faire semblant d’écouter. Matthieu avait un beau visage aux traits doux, il faisait des blagues et avait l’air d’avoir confiance en lui. Clara le trouvait un peu trop musclé, elle était plutôt attirée par les hommes assez fins, à l’air sensible et raffiné, si possible avec une fibre artistique, mais il restait séduisant malgré tout. Et puis, elle n’était pas vraiment venue pour trouver quelqu’un, mais surtout pour se sentir moins seule, et Matthieu avait l’air d’avoir très envie de discuter avec elle. Détail qui peut avoir son importance, Clara avait bu aussi, presque autant que Matthieu.
C’est donc ainsi que Matthieu s’est retrouvé chez Clara. Clara est un « lot de consolation » et un moyen pour Matthieu de se repayer une virilité. À vrai dire, Matthieu se rappelle que Clara s’appelle Clara, et il se répète son prénom en boucle dans sa tête pour ne surtout pas risquer de l’appeler Manon au mauvais moment, mais c’est à peu près tout ce qu’il a retenu sur elle dans tout ce qu’elle lui a raconté. Ah, et si, elle aime bien l’Espagne, elle y va en vacances tous les étés, et Matthieu a réussi à la convaincre qu’il avait voyagé en Espagne aussi alors qu’il n’y a jamais mis les pieds. Et elle regarde cette série sur Netflix qu’il aime bien aussi. Ca peut faire une bonne raison de s’attarder chez elle et de tenter quelque chose.
Aux yeux de Clara, Matthieu est un gars sympa qu’elle a rencontré en soirée et qui lui permet de penser à autre chose qu’à ses problèmes du moment. Mais elle ne pense pas avoir de sentiments pour lui. Et puis ils ne se connaissaient pas il y a une heure. Clara a un petit côté fleur bleue, certaines de ses amies lui disent qu’elle devrait se décoincer et qu’elle sacralise trop la sexualité, qu’on ne vit plus au moyen-âge. Mais bon, elle aime bien prendre le temps de connaître au moins un peu un mec avant d’avoir des relations sexuelles. Matthieu a l’air gentil, bien éduqué, pas spécialement intimidant. Elle sait qu’il vaut mieux éviter de ramener n’importe qui chez soi quand on est une femme, mais faire venir un homme à la maison n’a pas valeur de consentement, et elle se sent en confiance avec lui. Et puis, le laisser sur le pas de la porte aurait paru un peu sec.
Alors ils montent tous les deux dans l’appartement, tandis que Matthieu, de façon très théâtrale, explique comment, alors qu’il était en Espagne avec des amis, qu’ils avaient tous des déguisements d’Halloween et qu’ils revenaient d’un festival, ils se sont fait courser par des gitans bourrés, auxquels ils ont échappés en plongeant dans un fleuve. Son histoire est tellement absurde et mal ficelée que Clara rit. Elle sait bien qu’au fond tout ça est un jeu, mais elle a une certaine admiration pour son absence de peur du ridicule, et surtout, dans le moment présent, elle ne pense plus du tout à ses examens et à la mort de son chat. Elle se sent juste joyeuse et légère.
Matthieu, de son côté, se dit que l’affaire est déjà dans le sac, et qu’il sera facile de devenir tactile avec Clara pendant qu’ils regarderont une série. Et même si ce n’était pas elle chez qui il espérait monter ce soir, à la base, il commence même à la trouver plutôt attirante. En tout cas, il est soulagé de ne pas finir la soirée seul, et il continue à jouer son numéro du « mec fun qui ne se prend pas au sérieux et dit tout ce qui lui passe par la tête », qu’il a appris à perfectionner avec le temps, et qui a déjà fonctionné plusieurs fois. À vrai dire, lors de ses premières tentatives, il se sentait très bizarre et mal à l’aise, et il a parfois créé des situations étranges et embarrassantes avec des femmes par le passé, mais il a appris avec le temps à refouler ce sentiment de malaise suffisamment bien pour se persuader lui-même qu’il l’avait dépassé.
Ils arrivent donc dans l’appartement de Clara, et Matthieu, qui décidément trouve toujours des sujets de conversation, commence à lui poser plein de questions sur la décoration, sans vraiment d’ailleurs écouter les réponses, puis lui demande si elle souhaite qu’il lui serve quelque chose. La jeune femme n’a pas de boissons alcoolisées chez elle, seulement du jus de pomme. Matthieu est un peu déçu, il aurait bien fini la soirée avec une ou deux bières, mais il fait avec. Ils ont déjà tous les deux biens bus, mais se désinhiber encore un peu plus n’aurait pas fait de mal, non ?
Clara trouve Matthieu charmant et prévenant, et progressivement, elle commence à ressentir quelque chose plus lui qui ressemble bien à une attirance. Elle se met à pouffer à presque tout ce qu’il dit, même à des choses qui ne sont probablement pas pensées pour être drôles, puis commence à le fixer avec un grand sourire un peu benêt. L’alcool lui chauffe le visage, ses joues sont très rouges, et elle se sent dans un état flottant, un peu brumeux. La petite pointe d’anxiété qu’elle a ressentie au moment où elle a accepté qu’il monte chez elle, pendant la seconde d’hésitation qu’elle a eu, est déjà oubliée. Elle pense aux histoires que lui racontent certaines de ses amies qui « ne sont pas du genre à se prendre la tête » et qui vont souvent en soirée et ont l’habitude de ramener des hommes chez elles. Peut-être qu’elle est juste en train d’apprendre à arrêter de se prendre la tête, elle aussi.
Alors ils vont dans le canapé, et commencent à regarder un épisode sur l’ordinateur portable de Clara. Matthieu ne peut plus monologuer. Il y a un moment de flottement. Il tente une blague un peu nulle sur l’apparence d’un personnage secondaire. Clara lui dit gentiment qu’elle préfère regarder la série sans parler. Alors ils regardent. Matthieu hésite. Il ne suit pas du tout ce qui se passe sur l’écran, son esprit est en train de construire toutes sortes de scénarios excitants sur ce qui va bientôt se passer entre Clara et lui, et il se demande comment faire « le prochain move ». Après une quinzaine de minutes, il tente maladroitement de poser sa main sur sa cuisse. À son grand soulagement, elle ne le rejette pas. À vrai dire, elle ne réagit pas vraiment. Mais dans sa tête, il sait qu’il vient de passer une étape. Clara est d’accord pour qu’il soit tactile avec elle.
Cinq minutes plus tard, il s’aventure à poser son bras sur ses épaules. Clara semble captivée par l’épisode. En réalité, Clara ne suit pas vraiment plus ce qui se passe sur l’écran que Matthieu. Elle sent très bien où les choses sont en train d’aller, et elle se demande si elle devrait stopper ce que le jeune homme est en train d’entreprendre dès maintenant. Mais elle a peur aussi de paraître froide et « pas sympa », alors qu’il a été si charmant avec elle, et puis c’est juste un câlin, elle n’en a pas reçu depuis un moment, et elle sent qu’elle a besoin d’affection. Un câlin n’implique rien de sexuel, pas vrai ? Alors elle pose sa tête sur l’épaule de Matthieu. Et elle se sent bien.
Le pied-dans-la-porte
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Sans même s’en rendre compte, Clara commence à entrer dans un mécanisme psychologique nommé le « pied-dans-la-porte ». Elle consent à une suite de petites choses, et presque sans s’en apercevoir, elle s’engage progressivement dans une escalade de rapprochements intimes avec un homme qui pour elle est encore presque un inconnu. En psychologie, c’est souvent présenté comme une technique de manipulation fréquente dans le marketing, mais en réalité, la séduction elle-même n’est elle par une forme de manipulation codifiée, et qui au fond ne fait de mal à personne ? Quelle est la vraie différence entre la séduction et la manipulation ? À ce stade, si les motivations de Matthieu sont « un peu nulles », et que certaines personnes pourront trouver sa méthode de séduction « un peu cringe », il n’a en tout cas à priori rien à se reprocher dans son comportement, au contraire. Après, on pourrait aussi dire qu’une relation se construit dans le temps et qu’il n’est pas forcément raisonnable d’aller chez quelqu’un ou d’inviter quelqu’un chez soi dès le premier soir, et encore moins d’aller plus loin, mais qui pense encore comme ça à part de vieux réacs, sérieusement ?
Ceci dit, Matthieu aurait pu repérer un ou deux légers tressaillements, un sourire un peu crispé, un regard fuyant par moments, un ensemble de micro-signaux que Clara a produits de façon semi-consciente. Mais Matthieu n’est pas un thérapeute, et encore moins un mentaliste, c’est un juste un jeune bourré et excité, à peine sorti de l’adolescence, qui essaye de se rassurer sur sa capacité à plaire, et d’oublier sa douleur émotionnelle après s’être fait castrer symboliquement par un « géant haïtien » qui lui a piqué « la femme de sa vie ».
Ils finissent tous les deux l’épisode ainsi, l'un contre l'autre. Clara pose alors sa main sur celle de Matthieu, qui caresse maintenant doucement sa cuisse.
La sexualité comme nouveau confessionnal
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D’une certaine façon, le fait qu’ils soient presque des inconnus l’un pour l’autre est un soulagement, de même qu’il peut être plus facile de confier son vécu intime à un thérapeute que l’on ne fréquente que dans un cadre contractuel, plutôt qu’à ses proches. Il y a beaucoup moins d’enjeux et de conséquences. Vu que rien n’a vraiment été construit, il n’y a rien de sérieux à craindre à part la frustration d’un moment manqué, et peut-être un petit coup à l’ego. Et si ce n’était pas si bien que ça, ou si l’on n’assume plus ce qu’on a pu dire, ou faire, ou montrer de soi, on peut toujours disparaître, « ghoster » comme on dit. Ce n’est pas très sympa. Mais c’est facile. Une petite lâcheté sans vraiment de conséquences, apparemment en tout cas.
La question, c’est peut-être au fond : quels sont les espaces où l’on peut encore vraiment être vulnérable ? Où l’on peut vivre de façon sécurisée quelque chose qui casse le script social général, où les tabous peuvent être exprimés et explorés ? Il y avait, et il y a encore, un espace qui sert exactement cette fonction : le confessionnal. Mais qui va encore se confesser aujourd’hui si ce n’est des réacs extrémistes religieux qui pensent qu’ils risquent de brûler dans un enfer qui n’existe pas, et qui ne servait qu’à faire peur aux gens pour garder le pouvoir sur eux ? Comment un rituel issu d’un cadre religieux pourrait-il remplir un objectif, et toucher à une profondeur que la modernité a en partie perdue ?
Alors la sexualité devient pour certains le nouveau confessionnal. On s’y met à nu, au sens propre comme au sens figuré, avec des partenaires que l’on croit sexuels quand ils sont en réalité surtout thérapeutiques, et dont on sait, ou dont en tout cas on espère, qu’on ne les verra bientôt plus. Et quand ils se manifestent à nouveau dans notre vie, de manière « non-sollicitée », ils sont pénibles, collants, harcelants, dépendants.
J’ai rencontré une femme pressée de coucher dès la première rencontre physique pour « apprendre à se connaître ». La conversation avait quelque chose de trop intime, le sexe était plus pudique. On commencerait à se parler vraiment une fois qu’on serait devenus proches, peut-être. Une autre paniquait dès que la relation commençait à prendre un tournant romantique, et, de son propre aveu, consommait les relations sans lendemain de façon addictive, et essayait d’ailleurs de se défaire de cette addiction. Qui a envie de croiser son psy au supermarché, à une fête des voisins, ou pire, invité comme ami dans un repas de famille ? Qui a envie de faire autre chose avec son partenaire sexuel qu’avoir des relations sexuelles ?
Alors on se libère sexuellement. On ne fait plus l’amour, non, ça c’est un vocabulaire issu d’un imaginaire romantique ringard et manipulateur, où des princesses se font embrasser sans leur consentement avant d’être forcées à faire des mômes et le ménage. Non non, nous on couche ensemble. On baise. On ken. On n’a même pas vraiment d’expérience qu’on connait déjà toutes sortes de pratiques, qu’à une époque révolue on aurait appelées paraphilies, mais pas de « kink shaming » attention. Et l’on est capable de les réciter comme certains récitent le Pokédex. Les pratiques oro-génitales ne sont plus une paraphilie, et même plus une option : c’est quasiment un attendu implicite lors des préliminaires. Et il est attendu d’une femme « qui sait s’y prendre » quelle soit capable de faire la gorge profonde, au moins un peu. Et si elle n’a pas testé l’anal, c’est qu’elle est un peu coincée. D’ailleurs, des podcasts ou des articles sur la sexualité n’hésitent plus à afficher « sodomie » voir même « lavements » dans leurs titres ou sur leurs miniatures, pour « casser les tabous », avant de nous expliquer toute sorte de détails techniques sur la dilatation et la lubrification d’orifices. Bon, pourquoi pas. Il faut bien des endroits où s’informer. Mais cela doit-il nécessairement être traité de manière aussi légère et mécanique ?
Certaines ou certains viendront aussi témoigner de leurs aventures à plusieurs, de leur exploration de l’échangisme, de leurs pratiques dans des donjons, et tout cela paraît merveilleux, car l’on peut enfin, (et même si cette nouvelle injonction a quasiment soixante ans déjà) « jouir sans entraves ». Il ne s’agit pas d’échanges sur des sites ou dans des clubs libertins, mais bien de contenus « éducatifs et informationnels » sur des médias grand public, qui s’adressent souvent spécifiquement aux « nouvelles générations ».
Alors, est-ce nécessairement mal d’aborder ces sujets là ? Pas forcément… Est-ce que ça peut éviter à certaines personnes certaines déconvenues ? Peut-être… Mais cela participe aussi à banaliser une forme de fuite en avant dans des pratiques sexuelles qui auraient été considérées à une certaine époque comme « extrêmes », jusqu’à ce que beaucoup se demandent s’ils n’ont pas simplement un problème, ou en tout cas un gros manque d’imagination et de fantaisie, lorsqu’ils se contentent du bon vieux missionnaire monogame.
Alors, et tout comme on peut parfois le faire dans certaines pratiques thérapeutiques, on crie, ou s’insulte, on mime des animaux, on redevient des animaux, on explore son rapport à la honte et l’humiliation, voire même à certaines formes de violence contrôlée, on joue à explorer les limites et à se trouver dans le regard de l’autre, et puis on utilise des accessoires aussi. Et puis on lâche tout. On libère l’énergie. On se purge.
Mais surtout, comme dans le roman « le Meilleur des mondes » d’Aldous Huxley, on évite de trop s’attacher. On évite de tomber amoureux. C’est bizarre, presque malsain. D’ailleurs, l’amour existe-t-il vraiment, ou n’est-ce qu’un conditionnement biologique causé par des hormones dans le cerveau ou un truc comme ça ? Je ne sais pas, je ne suis pas médecin ou biologiste, mais j’en ai entendu parler dans une émission, ça avait l’air scientifique.
C’est en tout cas tout cette névrose collective moderne qui plane au dessus de la tête de Matthieu et Clara, alors que pour le moment ils ne se font encore qu’un câlin assez chaste, et que le jeune homme s’apprête à profiter de la fin de l’épisode pour tenter d’embrasser celle qu’il voit déjà comme sa nouvelle conquête. Et cette névrose moderne, d’ailleurs, ne fait que se rajouter à des névroses plus anciennes, plus « patriarcales », sans réellement les supplanter. Ca fait des étages de névroses. De nouvelles formes de schizophrénie. Des femmes qui doivent faire des gorges profondes parfaites, être entreprenantes et bien rasées de partout, tout en se « respectant », en évitant la vulgarité et en n’exprimant pas trop leurs désirs, et des hommes qui doivent être doux, attentionnés et ouverts sur leurs émotions, tout en étant des bêtes de sexe sans tabous, qui bandent toujours et qui ne galèrent jamais dans les relations amoureuses. Et c’est aussi mieux s’ils sont sportifs avec une bonne situation financière.
Puis, sa main quitte la cuisse de Clara pour se poser sur sa joue. Il rapproche tendrement son visage du sien. Il se sent très romantique. Leurs lèvres ne sont plus qu’à quelques centimètres. Et soudain, Matthieu sent une première résistance. Son cœur tressaille. Est-ce qu’elle va le rejeter ? Mais il se ressaisit aussitôt. Peut-être qu’il est juste allé un peu trop vite, qu’il n’a pas « assez fait monter la température », « assez créé de tension sexuelle ». Que c’est compliqué ! Beaucoup de choses se bousculent d’un coup dans sa tête, il s’attend déjà à ce que Clara va dire. Surtout, ne rien laisser paraître de son trouble. Rester confiant. Rester charmant. Rester dans la maîtrise. Ne surtout pas avoir l’air blessé et frustré quand elle dira :
— Je… Je ne sais pas… Peut-être que ça va un peu vite tout ça…
Aïe ! C’est bien ça. Elle va me faire galérer ! se dit-il.
— Mais je te plais, non ?
Mais bordel d’abruti ! Pourquoi lui demander ça ? C’est sorti tout seul. Maintenant c’est sûr, elle va penser que tu n’as pas confiance en toi !
— Mais non, enfin oui… Enfin je sais pas. Si si, tu es charmant. T’inquiètes, c’est pas toi, c’est moi…
C’est pas toi c’est moi… C’est pas toi c’est moi ! Quand c’est pas toi c’est moi, c’est que c’est bel et bien toi. Matthieu connait cette phrase, on ne la lui fait pas. Clara continue à bredouiller :
— C’est moi je… Je sais pas à quoi je pensais. Tu dois me trouver bête.
Quelle débile ! se dit Clara de son côté. Qu’est-ce qui m’a pris de faire monter ce type et de commencer à lui donner des espoirs ? À quoi est-ce que je pensais ? Il va croire que je voulais juste l’allumer. Est-ce que je peux encore me débarrasser de lui ? Me « débarrasser de lui » ? Pourquoi je veux me débarrasser de lui alors qu’il a été charmant avec moi ? Je suis vraiment une connasse en plus d’être une idiote !
— Oui. T’as peut-être raison, répond Matthieu. Ca va un peu vite tout ça. C’était bien juste avant. On peut rester à faire des câlins si tu veux.
— Ah ? T’es d’accord ? Ca t’embête pas, t’es sûr ?
— Oui, t’inquiètes.
— Tu comprends, c’est juste que… J’ai pas l’habitude de…
— Oui oui… On regarde la suite ?
Matthieu n’en pense évidemment pas un mot. Mais il sait que ça ne sert à rien de brusquer Clara, ou sinon elle va simplement se refermer. C’est simplement reculer pour mieux sauter. Il peut encore la faire changer d’avis.
Ils regardent donc un deuxième épisode. Matthieu continue ses caresses, que Clara lui rend, par moments un peu machinalement. Mais progressivement, elle se détend. Matthieu a l’air d’un gentil garçon, il a sûrement compris qu’il ne se passerait rien ce soir. Ils se reverront un autre jour. Peut-être que ça deviendra un ami, ou même plus. Elle ne sait pas trop ce qu’elle ressent envers lui pour le moment, et l’alcool ne l’aide pas à avoir l’esprit clair. Mais elle sait qu’il lui fait se sentir bien.
Progressivement, très progressivement, Matthieu se montre plus entreprenant. Mais toujours en évitant de trop sexualiser ses caresses. Il tâte le terrain. Clara se laisse faire. Alors Matthieu tente autre chose :
— Je commence à être fatigué, pas toi ?
— Oui, moi aussi. C’est vrai qu’il est déjà 3h30. J’ai pas vu l’heure passer.
— On pourrait s’allonger pour regarder la fin de l’épisode.
— Euh… S’allonger sur le canapé ?
— Non… Ah ah ! C’est marrant. Je pensais dans ton lit.
Clara ne répond rien. Elle évite à nouveau le regard de Matthieu, visiblement mal à l’aise. Puis elle bredouille vaguement quelque chose d’inintelligible. Matthieu essaye directement de la rassurer.
— C’est juste pour qu’on se mette à l’aise c’est tout. Si tu veux, je dors sur le canapé après.
Clara ne se rappelle pas avoir dit à Matthieu qu’il pouvait rester dormir. Mais elle ne lui a pas demandé non-plus où il habitait. Après tout, c’est elle qui a accepté qu’il monte, et ça ne se ferait pas de le laisser rentrer seul à une heure où la plupart des transports en commun ne fonctionnent plus, n’est-ce pas ? Oui, Matthieu a donc supposé qu’elle le laisserait passer la nuit ici. Et elle n’a pas envie de passer encore plus pour une connasse en abordant le sujet.
Sauf que là, précisément là… On est déjà en train de rentrer dans la zone grise. Et, à ce stade, sans mise en contexte, sans avoir déjà une idée de ce qui va se passer, qui pourrait affirmer que le comportement de Matthieu est réellement incorrect ? Et s’il est réellement incorrect, combien d’hommes, ou même de femmes, ont aussi eu un comportement incorrect ?
l'intimité sexuelle avant l'intimité psychologique
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En fait, ce que fait Matthieu, et c’est exactement comme ça qu’il voit les choses d’ailleurs, c’est qu’il installe un jeu de séduction, pas si agressif que ça d’ailleurs, et lorsque Clara dit explicitement non, il n’insiste pas. Et tant qu’elle ne dit pas non, il tente des choses. Certaines personnes diraient qu’il aurait dû prendre le premier refus de Clara suite à sa tentative de baiser pour un non définitif pour toute la soirée et pour tout ce qui pourrait se passer par la suite. Maintenant, ne serait-ce pas un peu excessif ? Ne serais-ce pas dés-érotisant ? N’y aurait-il pas même certaines femmes qui se sentiraient un peu vexées qu’un homme abandonne si vite ? Et franchement, honnêtement, cher lecteur, est-ce que dans toutes les phases de séduction que vous avez vécu, que vous soyez un homme ou une femme, vous vous êtes toujours arrêté proprement à la première difficulté ? Combien de belles histoires d’amour n’auraient pas eu lieu si tout le monde réagissait comme ça ?
Bien sûr, il y aurait des moyens de clarifier toute la situation. Matthieu déjà pourrait prendre plus au sérieux les nombreux signaux faibles de fermeture de Clara, qui sont loin de se limiter au moment où elle a explicitement formulé un non pour un baiser. Mais comme cela a déjà été dit, Matthieu n’est ni un mentaliste, ni quelqu’un doté d’une intelligence émotionnelle extraordinaire, il est jeune, il est alcoolisé, il est frustré, il est en train de refouler une déception amoureuse, et ça fait une demi-heure qu’il a la trique et qu’il bout intérieurement.
Ils pourraient aussi tous les deux être plus explicites sur ce qu’ils ressentent, s’ouvrir à leur vulnérabilité, faire de la Communication Non-Violente, parler de leurs problèmes aussi peut-être. Clara pourrait dire qu’en ce moment elle vit beaucoup de stress, qu’elle vient de perdre son chat, et qu’elle est contente que Matthieu soit là pour lui mettre du baume au cœur, qu’elle le trouve cool, mais que ce soir elle cherche juste de l’affection et de la légèreté, pas du sexe, et qu’elle préfèrerait inviter Matthieu à prendre un café un autre jour pour faire mieux connaissance et voir comment les choses évoluent à partir de là. Quant à Matthieu, il pourrait dire qu’il était venu pour séduire une femme en particulier à cette soirée dont il était très amoureux, mais que ça s’est mal passé et qu’il s’est senti très mal. Et que du coup, quand il a rencontré Clara, il a eu envie de la séduire pour faire remonter sa confiance en lui, et qu’il n’en est pas très fier, mais que maintenant qu’il commence à la connaitre un peu mieux, il la trouve sympa et se dit qu’elle lui plait peut-être vraiment, en fin de compte.
Et là, ils auraient réalisés qu’au fond, ce qu’ils cherchaient réellement tous les deux, ce soir, c’était de l’affection (oui, même Matthieu), et ils auraient compris qu’ils avaient tous les deux besoin de laisser le temps faire son œuvre pour clarifier leurs émotions réelles. C’est ce que font les personnes émotionnellement matures. Si besoin, vraiment, Matthieu aurait pu aller disons « décharger » discrètement sa tension sexuelle tout seul aux toilettes histoire de se libérer l’esprit, et Clara aurait pu avoir la délicatesse de ne poser aucune question embarassante, qu’elle devine ce qu’il était parti faire ou non. Mais tout ça demandait une confiance en soi et en l’autre assez importante, un travail intérieur et un accès suffisamment précis à ses ressentis internes sans refoulement automatique, bref, une maturité qui s’acquiert par le temps et l’expérience, mais aussi et surtout par l’éducation. Or, il y a probablement moins, voir bien moins de 1% des jeunes de l’âge de Clara et Matthieu qui ont reçu une éducation de niveau Jaune sur la spirale dynamique de la part de leurs parents, ou au moins de niveau Vert très mature. Et il y en a encore moins qui, à leur âge, en ont suffisamment intégré les automatismes pour pouvoir appliquer tout cela naturellement dans une situation comme la leur.
Et là, vous commencez à comprendre pourquoi, aujourd’hui, je ne me verrais pas entrer dans l’intimité sexuelle avec quelqu’un sans qu’il y ait d’abord entre nous une intimité psychologique. Mais la plupart des adultes d’âge mur n’ont déjà pas ce désir et ce niveau d’exigence en terme de qualité relationnelle, alors comment l’attendre de jeunes d’à peine vingt ans ? Pourtant, tout cela a des conséquences qui peuvent être très, très importantes, et qu’aucune procédure judiciaire, ni aucun texte de loi, ne pourront vraiment éviter ou réparer.
La question la plus dérangeante est au fond peut-être celle-ci : avec la définition toujours plus vaste de la notion de viol qui est en train de se développer dans notre société (et c’est sans doute une bonne chose), y a-t-il encore beaucoup de gens qui ne se sont simplement PAS fait violer au moins une fois dans leur vie ? Sans vouloir mettre sur le même plan des niveaux de violence qui n’ont strictement rien à voir, moi même, en tant qu’homme, il a pu m’arriver d’avoir des gestes sexuels avec une femme alors que je n’en avais pas vraiment envie, simplement pour lui faire plaisir et qu’elle ne m’en veuille pas. Je pense à un épisode particulier, où ça n’a d’ailleurs pas bien marché puisqu’elle a très vite senti mon manque de motivation, et qu’elle en a fait un drama. Si les genres étaient inversés, il me semble que beaucoup qualifieraient cela de masculinité toxique, voire de manipulation émotionnelle pour forcer un consentement.
Mais tout ça, c’est encore considérer que le viol ne peut être que de nature sexuelle. Si l’on définit le viol simplement comme une façon de forcer le consentement EN GENERAL par l’usage de la force et de la coercition, ou bien de la manipulation, de la tromperie ou de la surprise, je crois pouvoir raisonnablement dire que tout humain adulte sur cette terre s’est fait violer au grand minimum plusieurs centaines de fois dans sa vie, et probablement beaucoup plus. À vrai dire, dans cette vision, de nombreux actes qui sont encore souvent qualifiés d’éducatifs, sont purement et simplement du viol.
Sommes-nous juste capables de fonctionner ensemble sans nous violer ? Je crois que nous pourrions le devenir. Mais nous en sommes encore loin.
Ce que je dis peut sembler excessif, mais je veux surtout montrer que le viol, comme beaucoup de choses, est un gradient, et que plus la société intègre que certaines choses sont inacceptables, plus le niveau de sensibilité et de conscience général augmente, et plus des actes qui paraissaient avant parfaitement normaux deviennent possibles à questionner.
Matthieu est donc là à proposer à Clara, « innocemment », d’aller avec elle dans le lit. Il viennent de se faire des câlins pendant un bon moment, ils ont brisés la glace, Clara apprécie sa compagnie, et Matthieu a parlé de dormir sur le canapé. De plus, Clara a déjà refusé à Matthieu un baiser, et se sentirait mal à l’aise d’imposer un deuxième refus pour quelque chose qui semble plus anodin à ses yeux. Alors elle accepte. Dans son esprit, un lit, ce n’est pas forcément sexuel, c’est aussi un endroit pour se reposer.
La porte-au-nez
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Sans s’en rendre compte, après le « pied dans la porte », elle succombe à un deuxième principe généralement complémentaire : la « porte-au-nez ». Pour faire accepter quelque chose, commencez par faire une demande plus engageante, essuyez un refus, puis faites votre vraie demande dans un second temps. Elle aura beaucoup plus de chances d’être acceptée, puisqu’elle semblera plus raisonnable par effet de contraste, et surtout, la personne voudra éviter d’avoir l’air « pas sympa » en disant systématiquement non.
Nous l’avons déjà dit, Matthieu n’est pas un fin psychologue. Il n’a pas l’impression d’utiliser des techniques de manipulation sophistiquées. Au mieux, il applique quelques conseils de séduction assez basiques. Et surtout, il a compris quelque chose de relativement évident qui est que pour obtenir quelque chose de quelqu’un, il vaut mieux commencer par des demandes modérées, puis aller à chaque fois un peu plus loin. Et si l’on va un peu trop loin, il faut accepter de reculer. Énormément de choses, dans la vie, fonctionnent comme ça. Apprivoiser un animal fonctionne comme ça. Derrière ces notions de psychologie apparemment récentes, il y a en vérité des mécanismes universels très intuitifs.
Ils se retrouvent donc tous les deux dans le lit de Clara, blottis l’un contre l’autre. Et Clara se sent bien auprès de Matthieu, et son sentiment de malaise la quitte à nouveau. Au fond, il avait raison, ils sont bien plus confortables dans le lit. Matthieu demande s’il peut retirer son pantalon, car il a trop chaud. Après tout, qui se met dans son lit en pantalon ? Alors elle accepte. Elle songe un instant à lui demander de mettre un pantalon de pyjama. Après tout, il n’est pas très grand, ses pantalons pourraient lui aller. Mais elle se dit aussi qu’ils sont trop féminins, que ça ne lui irait pas, et puis Matthieu va la trouver bizarre et coincée de lui demander ça. Pire, il pourrait se sentir humilié. Alors elle chasse cette idée.
Matthieu la sert un peu plus fort. Elle se sent bien, elle ne dit rien. Le dessus du bras de Matthieu commence un peu à toucher le dessous de ses seins, mais il n’a sans doute pas fait exprès, il n’a pas essayé de les attraper, son bras est juste remonté un peu. Alors elle se contorsionne légèrement pour mettre fin à ce contact, comme si elle voulait simplement changer de position pour se mettre plus à l’aise. Matthieu met une de ses jambes sur les siennes, et Clara sent une bosse suspecte toucher légèrement le haut sa cuisse, presque au niveau de ses fesses. Elle a un mouvement de recul réflexe assez violent, qu’elle-même ne comprend pas sur le coup.
— Oh, pardon, désolé, c’est ma faute, je !... bredouille Matthieu.
— Non non, c’est rien, t’inquiètes… Je sais pas pourquoi j’ai réagit comme ça, répond Clara.
Elle est en pleine confusion. Pourquoi se sent-elle d’un coup si mal à l’aise ? Une question émerge à la lisière de sa conscience. « Est-ce que Matthieu le fait exprès ? ». Elle préfère ne pas y penser. Les implications seraient trop dérangeantes. Tout doucement, sans même vraiment s’en rendre compte, elle se met à adopter la « position cocon », couchée sur le dos, les bras croisés devant les seins, les jambes un peu repliées. Matthieu peut toujours la serrer dans ses bras, mais il ne peut plus aussi facilement « glisser » sur certaines zones de son corps.
Ils sont toujours en train de regarder leur série. L’ambiance dans l’épisode commence à devenir sombre et anxiogène. Les protagonistes marchent dans un château en ruines, apparemment abandonné. Soudain, un monstre surgit d’une armoire et se jette sur un des personnages. Un « jumpscare ». Clara sursaute et pousse un petit cri. Par réflexe, elle vient se blottir contre le torse de Matthieu, qui profite évidemment de l’occasion et l’enlace de manière plus intense en lui chuchotant des mots rassurants. Elle ressent soudain que rien ne pourra lui arriver tant qu’elle est dans ses bras.
Elle tourne la tête. Ses lèvres sont quasiment contre les siennes. Elle n’a pas le temps de comprendre ce qui lui arrive qu’il est déjà en train de l’embrasser. C’est étrangement agréable. Et pourtant, elle sent ses intestins se nouer. C’est tellement romantique ! Mais elle avait dit qu’elle ne voulait pas qu’il l’embrasse ! Elle se sent bien. Elle se sent en danger ! Elle commence à dissocier légèrement. Alors elle ne sent plus qu’elle a peur.
Une partie de son esprit lui dit : « Peut-être que ce qui se passe est normal. On ne peut pas tout contrôler, laisse-toi faire. »
En 1980 dans l'Empire contre-attaque, un Han Solo plus forceur passait pour romantique
Ce n’est qu’à ce moment que la ligne rouge est pleinement franchie. Avant, tout pouvait encore être compris comme des quiproquos, des maladresses, des signaux ambigus. Là, Matthieu, tout en se croyant très romantique, a saisi un moment de faiblesse, et vient de rentrer dans le domaine de l’agression sexuelle. Mais ni lui, ni même Clara n’en ont réellement conscience. Et puis après tout, faut-il toujours tout vocaliser dans les relations ? Certains diraient que demander avant d’embrasser, c’est quand même sacrément dés-érotisant. Et ça peut l’être, si une complicité réelle s’est déjà installée entre deux personnes. Mais là, les violons n’étaient pas vraiment accordés. Et surtout, Clara avait exprimé un refus quarante-cinq minutes plus tôt.
Matthieu la sert un peu plus fort. Son baiser se fait plus intense. Clara réalise soudain que ses muscles sont tout autour de son corps, et elle sent qu’il est quand même beaucoup, beaucoup plus fort qu’elle, même s’il ne lui fait pas mal. Les cinq séances de musculation par semaine ont fini par payer.
Une partie archaïque du cerveau de la jeune fille est déjà en train de passer en mode survie, et traite déjà Matthieu comme un danger existentiel. Il pourrait la frapper, peut-être même la tuer ! Mais Clara n’a pas conscience que ces mécanismes se sont activés. Elle sent son esprit flotter, presque comme si elle était en dehors de son corps. Mais ça ressemble à l’effet que l’alcool lui faisait déjà. En fait, elle est prise dans toutes sortes de ressentis contradictoires qui s’annulent mutuellement. Elle est incapable de mettre du sens sur ce qui est en train de se passer, et de prendre une décision.
Alors elle se laisse faire et attend que Matthieu finisse. Se sentant impuissante, elle s’accroche à la sensation que Matthieu est audacieux, mais que c’est plutôt agréable.
Se soumettre pour survivre, rationnaliser pour supporter
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Elle ne sait pas qu’à cette seconde précise, c’est simplement le scénario mental qui la pousse à avoir l’attitude la plus propice à assurer sa sécurité immédiate. Des millions d’années de sélection naturelle sont passés par là. Lorsque l’on subit une agression, la soumission totale et inconditionnelle à l’agresseur est l’une des quelques stratégies de survie les plus efficaces. Il en existe d’autres. Une autre femme aurait tenté de résister, puis, si Matthieu n’avait pas lâché, elle lui aurait mis un coup de tête dans le nez, et peut-être même fracassé la lampe de chevet sur son crâne s’il ne se calmait pas. Elle n’aurait pas été héroïque. C’est simplement que son réflexe de survie premier aurait été différent. Ces choses là son pratiquement impossibles à contrôler. Dans une situation de stress suffisamment intense, c’est simplement le comportement le plus engrammé dans les habitudes et la biologie qui ressort le premier.
De nombreuses victimes passeront parfois le restant de leurs jours à se demander pourquoi elles ont été si « complaisantes », et si au fond elles n’ont pas voulu ce qui s’est passé, sans réaliser qu’elles étaient dans une situation spéciale qui les a fait réagir de façon spéciale. Oui, on peut ne pas résister physiquement lors d’un viol. Oui, on peut mouiller lors d’un viol (ne serait-ce que pour éviter de subir des blessures internes). Oui, on peut même ressentir du plaisir sexuel mécanique lors d’un viol. Oui, lors d’un viol, il se peut que certaines étapes de la relation sexuelle aient été pleinement consenties. Et pourtant, il s’agissait bien d’un viol. La reconnaissance personnelle de ce qui s’est réellement passé est en réalité souvent l’étape la plus longue et complexe de la reconstruction. La difficulté de la reconnaissance juridique arrive après.
Matthieu s’arrête enfin. Il dessert son étreinte. Il a l’air heureux. Clara retrouve un instant de lucidité et commence à mettre du sens sur ce qui vint de se passer. D’une petite voix elle bredouille :
— L’épisode est presque terminé.
— Euh… Quoi ?
— Je… je suis fatiguée maintenant.
— Ah…
— L’alcool me tape encore sur la tête.
— Tu… Tu as aimé ce que j’ai fait ?
— Tu veux que je t’accompagne jusqu’au canapé ?
— C’était bien… hein ?
— Je vais te trouver une couverture pour mettre sur le canapé. On peut le déplier tu vas voir. C’est pas le grand luxe mais c’est plutôt confortable. Ah ah !...
— Clara…
— Quoi ?
— T’as aimé hein ?
— Euh… Oui oui… Mais je suis fatiguée.
— Vraiment ? C’est pas si grave. Je vais pas te fatiguer plus.
— C’est bien pour ce soir…
— Tu m’as dit que tu as aimé.
— Oui… Tu veux que je te montre comment déplier le canapé ?
— Clara…
Dix secondes de silence interminable. Puis Matthieu reprend :
— T’as l’air mal à l’aise.
Il semble soudain assez apitoyé. Il a même un petit air de chien battu, tout à fait inoffensif. Mince, se dit Clara, se sentant soudain coupable, je l’ai blessé !
— C’est pas ça je…
— T’as vraiment aimé ?
Clara hésite. Elle cherche ses mots.
— C’est peut-être allé un peu vite…
— Ah ? C’est que… J’ai été pris par le moment. Tu t’es blottie contre moi. Tu étais si attirante. Tu avais l’air d’avoir envie.
Et si j’avais vraiment eu envie, se dit Clara ? Il y avait quelque chose d’agréable dans ce baiser. Comment pouvait-il savoir ? Il ne pensait pas à mal.
— Je… Tu… Je sais pas. Je sais plus. C’est allé vite.
— Tu as vraiment l’air d’avoir aimé, c’est pas vrai ?…
La voix de Matthieu est maintenant tremblante. Clara a soudain l’impression d’être un monstre. Elle veut le consoler.
— C’était bien… Tu embrasses bien… Mais là c’est beaucoup. On s’est peut-être juste un peu emballés tous les deux hein ? Ca arrive ! Allez !… Le canapé… Tu me suis ?
Matthieu semble plongé dans ses pensées. Soudain son visage s’éclaire :
— Tu n’as pas beaucoup d’expérience avec les hommes, non ?
Clara tressaille. Elle repense à ces critiques que lui on faites ses amies qui ne se « prennent pas la tête ». Pourquoi est-ce qu’elle se prend autant la tête ? Elle était venue à cette soirée pour arrêter de se prendre la tête. Elle a faire venir Matthieu chez elle pour arrêter de se prendre la tête.
— Si… Si…
Non mais je peux pas dire ça, il va croire que je suis une fille facile ! se dit Clara.
— Pas tant que ça. Je fais pas monter des garçons… comme ça… d’habitude.
— Ah… Mais c’est normal, tout le monde le fait. C’est plus le moyen-âge aujourd’hui.
Nouveau silence. Clara ne s’est jamais sentie aussi cruche et stupide. Son visage est complètement rouge. Elle voudrait disparaître dans le sol si elle pouvait. Matthieu, lui, se sent à nouveau en confiance. Clara ne le rejette pas. Elle est juste intimée et maladroite. Ca tombe bien, il se sent d’humeur à prendre les choses en main et à lui apprendre. Alors il se rapproche à nouveau. Clara commence à être prise de tremblements incontrôlés. Elle s’entend dire, d’une voix bredouillante :
— Tu… Tu me fais peur…
— Pourquoi ?
— Je… Je sais pas… C’est stupide…
— Ne t’inquiètes pas, tout va bien !
Matthieu la sert à nouveau dans ses bras, tendrement. Clara sent une larme couler contre sa joue. Elle n’a plus la force de résister. Son étreinte est curieusement douce et confortable. Peut-être qu’elle pourrait aimer faire l’amour avec cet homme. Mais alors pourquoi elle se sent si mal ?
— Tu es magnifique.
Matthieu ne lui aurait pas donné l’heure il y a 3 heures, quand aucune autre femme que Manon n’existait encore dans son monde. Mais maintenant, tout est différent. Clara se sent étrangement flattée. Plus rien n’a de sens dans sa tête. La peur, le plaisir, la honte, la confusion, la douceur, la contrainte physique… Elle ressent tout en même temps. Elle est complètement saturée.
— On va y aller tout en douceur.
Alors Clara lâche prise. Elle n’a plus la force de repousser Matthieu. Elle ne sait même pas vraiment pourquoi. Accepter semble juste plus simple, évident même. Une nouvelle certitude émerge dans son esprit : « ça peut bien se passer ». Elle faut juste qu’elle donne rapidement à Matthieu ce qu’il veut. Et puis il ira dormir sur le canapé et tout ira bien.
— Tu m’excites tellement !...
Lui donner rapidement. En finir vite…
— Si… Si je te masturbe juste, c’est bon ?
Matthieu a un moment d’hésitation. D’un côté il jubile. Clara vient d’exprimer un consentement explicite. De l’autre côté, il espérait plus ce soir. Mais Clara est une fille timide, il ne faut pas trop la brusquer. C’est déjà bien. À un moment pendant la soirée, il pensait finir sa nuit seul.
À partir de ce stade, la situation est déjà presque verrouillée. Parce qu’évidemment, lorsque Clara commence à lui donner ce qu’il veut, Matthieu n’en est que plus excité. Mais en même temps, même lui ne peut s’empêcher de ressentir un malaise diffus. Clara manque de motivation. Elle est « éteinte ». Et cela laisse Matthieu dans une sorte d’entre-deux étrange, où tout en se sentant excité, il n’arrive pas à profiter pleinement du moment et à se laisser aller. Peut-être que s’il fermait les yeux et imaginait qu’il est avec Manon, ça irait mieux.
Mais ça ne marche pas vraiment. Il n’arrive pas bien à visualiser la scène. Il faut que Clara soit plus excitante, ou sinon la situation va devenir vraiment gênante.
— Peut-être que si tu mettais la bouche, ça marcherait mieux.
Clara n’est plus capable de dire non. Elle n’a même plus vraiment conscience de ce qui est en train de se passer. Elle veut juste que ça se finisse. Alors elle accepte, pour que ça se termine plus vite.
Mais ce n’est toujours pas suffisant, et Matthieu est à la fois toujours plus frustré et excité. Ses mains se baladent. Il attrape tout ce qu’il peut. Des frissons parcourent par moments le corps de Clara, mais elle le laisse faire.
— J’en peux plus. J’ai vraiment envie de toi.
Il retire la bouche de Clara de son sexe, regarde son visage quelques instants, puis se met à l’enlacer. Sans comprendre comment, elle se retrouve soudain dos sur le lit. Il est au dessus d’elle, et elle sent le poids de son corps contre elle, qui l’écrase presque. Alors il commence à la caresser partout, et à se déshabiller, tandis qu’il la déshabille aussi. Clara est prise d’un sentiment de vulnérabilité extrême, mais aussi de l’étrange sensation que d’une façon ou d’une autre, elle a dû accepter ce qui est en train de se produire là.
Matthieu s'arrête à un moment pour chercher un préservatif. L’espace d’un instant, il ne se souvient plus où il a mis son sac, avant de se remémorer qu’il est resté près de la porte d’entrée. Alors il fait l’aller-retour nu dans l’appartement de Clara, et revient rapidement avec une boite colorée. Clara s’est emballée dans les couvertures, comme si elle espérait qu’elles allaient former une armure autour de son corps. Matthieu n’y prête même pas attention. Il est juste en train d’essayer d’enfiler sa capote aussi vite que possible. Ses gestes sont fébriles, il se trompe de sens, il doit finalement en utiliser une autre. Sauf qu’il est en train de débander. Alors il va à nouveau enserrer Clara, passer ses mains sous les couvertures, s’infiltrer à l’intérieur de sa protection, puis prendre sa main pour la mettre sur son sexe. Dans son esprit, rien ne serait pire maintenant que de ne pas réussir à « conclure ». Il ne pense même plus vraiment à ce que ressent Clara.
Finalement, il bande à nouveau, et parvient cette fois-ci à enfiler sa protection. La suite se laisse deviner.
Quelques minutes plus tard, Clara est à genoux, dans un état totalement second, en train d’observer avec une étrange curiosité les petites aspérités du mur en face d’elle se rapprocher et s’éloigner à un rythme régulier, comme s'il s'agissait de la chose la plus fascinante au monde. Elle n’entend même pas vraiment la respiration haletante de Matthieu. Son corps est complètement mou, elle n’a plus aucune force. Elle ne réagit presque pas lorsqu’elle sent un liquide étrange couler entre ses fesses, puis que quelque chose vient s’infiltrer au même endroit, en lui faisant mal, et alors que Matthieu est toujours en elle. Se détendre, juste se détendre. Ca va s’arrêter.
Matthieu avait toujours du mal à finir. Alors, pris dans l’intensité du moment, sans même réfléchir, et pour rendre la chose un peu plus excitante, il a reproduit ce qu’il avait déjà vu faire dans une vidéo. Et enfin, il y arrive ! Enfin, dans un dernier mouvement de bassin, dans un dernier tremblement, il retrouve sa puissance. Enfin !
Il n’est peut-être pas si nul que ça, en fin de compte.
Clara mettra quelques minutes à reprendre ses esprits. Le mot « viol » ne traversa pas explicitement sa conscience avant le lendemain, après le départ de Matthieu. Elle se dira, sur le coup, qu’elle a simplement fait une bêtise. D’une certaine façon, elle pensera qu’elle a dû accepter ce qui s’est passé. Après tout, elle a fait monter Matthieu chez elle. Elle voulait faire des câlins. Le baiser est arrivé par surprise, mais c’est bien elle qui s’est blottie contre Matthieu. Et elle se souviendra même distinctement avoir ressenti du désir sexuel envers lui à certains moments de la soirée, même si elle n’a pas du tout apprécié le rapport proprement dit quand il a eu lieu. Mais elle n’avait qu’à pas l’exciter, autant, non ? Et puis, Matthieu ne ressemble pas du tout à l’image que Clara se fait d’un violeur. Il n’est pas vraiment violent. Il était assez insistant, mais il a reculé plusieurs fois quand Clara a montré des résistances. Pourquoi n’a-t-elle pas résisté plus d’ailleurs ? Pourquoi n’a-t-elle pas formulé un « non » clair ?
Elle trouvera juste la force d’accompagner Matthieu jusqu’au canapé, et de soupirer un « ça allait » quand le jeune homme lui demandera si c’était bien. Ce n’est pas exactement la réponse qu’il attendait, mais ayant déjà été satisfait, il s’en contentera. D’ailleurs, il n’insistera pas pour dormir avec Clara. Il réalisera à nouveau dans un moment de « lucidité post-coïtal » qu’au fond, elle ne l’attire pas tant que ça.
Clara s’endormira alors d’un sommeil de plomb, comme si elle venait de courir un marathon. Le lendemain, trouvant Matthieu en train de trainer dans le canapé, elle lui indiquera avec une voix très neutre qu’il y a du pain de mie et de la confiture dans l’armoire de la cuisine et qu’il peut se servir s’il souhaite. Quand il aura fini, elle le raccompagnera à la porte en lui faisant une bise sur la joue.
Puis, après l’avoir vu par la fenêtre quitter l’immeuble, elle ira prendre une douche. Et là, d’un coup, sans bien comprendre pourquoi, elle s’effondrera en pleurs. Elle restera assise par terre sous l’eau chaude pendant plus d’une heure dans cet état.
Les jours suivants, Matthieu lui enverra quelques messages par SMS, auxquels elle ne répondra pas. Dans la plupart des scénarios qui pourraient donner suite à ce soir là, Matthieu finira par la sortir de son esprit, un peu déçu tout de même de ne pas avoir laissé plus forte impression, et ils ne se reverront jamais.
Maintenant, que peut-il raisonnablement se passer ?
Faisons de la prospective. Dressons différents scénarios.
Déjà, scénario le plus probable, il ne va pas se passer grand-chose, en tout cas d’une manière explicite. Clara va continuer sa vie, Matthieu va continuer sa sienne. Clara va peut-être, éventuellement, confier à une ou deux amies qu’elle a eu un coup d’un soir avec un garçon et que ça ne s’est pas très bien passé, et peut-être leur demander si ça arrive souvent. Ce à quoi elle recevra probablement une réponse assez générique. Peut-être que ses amies se plaindront de leurs propres mauvais coups. Et l’affaire en restera là.
Ce n’est qu’avec le temps que Clara réalisera qu’elle ressent une anxiété intense dès qu’un homme commence à s’intéresser à elle, et que cela lui pose de vrais problèmes dans ses relations. Elle le prendra probablement comme un défaut de caractère, et oubliera même que ça n’a pas toujours été le cas. Peut-être aussi qu’elle découvrira qu’elle souffre de vaginisme, si encore elle a l’idée d’aller faire des recherches sur ses symptômes. Peut-être va-t-elle développer une nouvelle addiction. D’une manière générale, ses relations amoureuses suivantes ne mèneront pas à grand-chose, et elle pensera qu’elle ne plaît pas aux hommes, quand en réalité, elle fera à chaque fois tout, inconsciemment, pour saboter la relation. En désespoir de cause, peut-être qu’elle aura envie d’explorer sa bisexualité en essayant une relation avec une femme, avant de se rendre compte que ce n’est pas vraiment son truc.
Au fond, combien de femmes ont déjà vécu une situation très proche de celle-ci au moins une fois dans leur vie ? Probablement beaucoup, peut-être même une majorité. Et quelle proportion de ces femmes y verront clairement ce que c’est, à savoir un viol ? J’ai l’impression que dans le discours de très nombreuses femmes, il y a toujours à un moment ou un autre un mec qui a « abusé », sans paraître vraiment méchant pour autant, il y a toujours eu au moins un Matthieu. C’est presque « normal », dans la représentation de beaucoup d’entre elles (ça ne l’est pas).
Il y a d’autres scénarios aussi où elle prendra la situation plus au sérieux. Peut-être qu’elle refoulera moins. Peut-être qu’elle tombera sur un podcast féministe quelques jours plus tard, et qu’elle réalisera que ce qui s’est passé pour elle ressemble beaucoup trop à la situation décrite dans le podcast.
Alors elle en parlera à ses amies de façon plus explicite pour demander un avis ou des conseils. Et elle aura plus ou moins deux types de réponses :
— Ben oui mais t’es idiote aussi. T’invite un mec chez toi que tu ne connais même pas et que tu as croisé à une soirée et tu penses qu’il vient pour faire un monopoly ? Évidemment qu’il pense qu’à une seule chose c’est baiser !
Ou bien :
— Je suis vraiment désolé pour toi ma chérie ! Ce type est un porc. Il faut absolument que tu porte plainte. C’est très important ! Il n’avait pas le droit de te faire ça. Tu vas porter plainte, hein ?
Clara ne va très probablement pas porter plainte. Elle va simplement porter son trauma avec elle, et il enflera progressivement. Elle se sentira à la fois coupable d’avoir été assez bête pour faire monter ce mec, et d’être maintenant trop lâche pour aller porter plainte. Après, il y a la possibilité qu’elle tombe sur une amie suffisamment sensible et empathique pour se connecter vraiment à ce qu’elle a vécu, et la laisser dérouler son ressenti jusqu’au bout, sans chercher directement à « résoudre un problème », que ce soit en lui expliquant ce qu’elle aurait dû faire avant, ou ce qu’elle doit faire maintenant. À ce moment là, il se pourrait que ça reste dans sa mémoire comme une mauvaise expérience, mais que cet épisode ne cause pas de dégâts psychiques significatifs sur le long terme, car le vécu aura été accueilli, traversé, et du sens aura été posé dessus.
Il y a aussi le scénario ou, d’une façon ou d’une autre, elle essayera de régler ses comptes avec Matthieu. Il est possible qu’elle aille vraiment au poste de police porter plainte. Dans ce cas, le risque est assez élevé que les policiers considèrent que les faits ne sont pas assez caractérisés pour prendre la plainte, et qu’elle ressorte seulement de là avec des jugements et des conseils humiliants. Ou bien qu’ils la prennent, mais que ça ne débouche sur rien de sérieux.
Il y a aussi la possibilité que sa plainte soit vraiment prise au sérieux, que Matthieu soit convoqué, et qu’il le vive lui-même comme un traumatisme et une immense humiliation, puisqu’il se pense parfaitement innocent, et qu’aucun travail ne sera fait avec lui pour lui permettre de comprendre ce qui s’est vraiment passé, et en quoi ce n’était pas correct. À ce stade, les chances qu’il reçoive une condamnation sont encore très faibles, mais la convocation en elle-même devrait suffire pour qu’il se convainque que Clara est une manipulatrice qui « n’assume pas » et qui utilise la justice comme une arme contre lui. De toute évidence, il apprendra juste que les femmes sont dangereuses, et il sera beaucoup plus méfiant, pour ne pas dire paranoïaque, à l’avenir. Il se pourrait par exemple qu’il se mette à partir de maintenant systématiquement à créer des interactions spécifiques avec ses partenaires sexuelles potentielles par SMS uniquement pour obtenir des preuves de « consentement explicite », et qu’il enregistre en secret ses ébats sur son téléphone, comme certaines personnes des milieux masculinistes peuvent le conseiller. Ca ne l’empêchera probablement pas en tout cas d’avoir des relations avec d’autres femmes, à moins qu’il devienne tellement paranoïaque qu’il décide de s’abstenir tout court, ce qui est peu probable, et vu qu’il n’aura rien appris, il ne se comportera pas nécessairement mieux avec les suivantes. En revanche, il fera tout le nécessaire pour être aussi irréprochable que possible aux yeux de la loi.
Il est enfin possible que Clara décide de régler ça sans passer par la justice, ou que des amies à elle décident de régler ça pour elle. Matthieu pourrait par exemple subir une campagne de dénonciation sur les réseaux sociaux, ou parmi ses cercles d’amis. Outre le fait que Clara pourrait s'exposer à une plainte pour diffamation, dans un environnement post #metoo, il y a une petite probabilité que, pour une raison ou une autre, l’histoire devienne virale, et qu’il devienne la cible de harcèlements. Bien sûr, cela ne lui apprendra pas non-plus comment mieux interpréter le consentement. Mais il finira probablement traumatisé aussi, surtout si c’est quelqu’un d’assez isolé, avec peu d’amis pour prendre sa défense.
Il se pourrait aussi que le rapport de force soit plus équilibré. Des ami(e)s de Clara expliqueront à qui veut l’entendre que Matthieu est un porc et un pointeur. En réponse, les ami(e)s de Matthieu débineront Clara à leur tour. Peut-être même que des rumeurs circuleront sur elle. Les deux se détesteront pendant des années, chacun persuadé que l’autre est une ordure qui a voulu ruiner sa vie sans raison.
Dans ces différents scénarios et dans d’autres, toutes sortes d’interprétations compensatoires, souvent idéologiques, qu’elles soient progressistes ou conservatrices, féministes ou masculinistes, permettront de ne surtout, surtout pas se laisser simplement traverser par la douleur et le tragique de ce qui a été vécu :
Deux jeunes émotionnellement immatures, soumis à toute sortes d’injonctions contradictoires inconscientes, et coupés de leurs ressentis ont rejoués une scène tragique au fond très courante à grande échelle, et que personne ne voulait en réalité.
Et oui, c’est un viol.
Et oui, ça détruit.
Et c’est d’autant plus tragique précisément parce que c’est courant.
Et oui, Matthieu est l’agresseur et Clara la victime. Et oui, Matthieu a eu à plusieurs reprises l’occasion de comprendre ce qui était en train de se passer, et n’a pas voulu choisir l’interprétation qui ne l’arrangeait pas sur le moment. La situation n’est pas symétrique.
Mais la question n’est de toute façon pas de savoir si la situation est symétrique ou pas. L’intérêt n’est pas de définir si Matthieu est un monstre ou juste un type un peu paumé et minable, qui ne comprend pas ce qu’il fait, et qui a peut-être vécu dans des schémas familiaux peu structurants.
La question est la suivante : puisque tout ce qui s’est passé entre eux ce soir là n’est que la répétition d’une histoire de l’humanité faite de ses traumas, de ses tragédies, et de ses banalisations de comportements violents, et puisque tout cela se manifeste dans leur histoire particulière via toute sorte d’influences subtiles mais destructrices dont ils n’ont même pas vraiment conscience, quoi, ou qui devons-nous combattre pour enfin mettre fin aux viols ?
Une cadre juridique plus spécifique ou plus intransigeant suffira-t-il ?
La justice d’ailleurs, aujourd’hui, répare-t-elle vraiment ? Est-ce qu’elle permet à la victime de traverser son trauma ? Est-ce qu’elle permet au coupable de prendre conscience de ce qu’il a fait, et de devenir une meilleure personne ?
Et que dire de toute façon d’une justice qui n’a pas les moyens matériels et légaux, pour ne pas dire les moyens idéologiques, de condamner quelque chose comme 98% ou 99% des violeurs, si on croit de nombreuses estimations féministes ?
J’ai parfaitement conscience que de nombreux viols sont beaucoup plus explicites que celui-ci, avec un rapport de domination extrêmement clair, volontaire voir assumé de la part du prédateur. Mais les scénarios « à la Clara et Matthieu » restent probablement les plus fréquents. Au-delà de tous les crimes d’un Harvey Weinstein, d’un Jeffrey Epstein, ou du psychopathe ou toxico qui te saute dessus dans une ruelle sombre le soir, la plupart des viols sont en réalité tristement « ordinaires ».
Des réponses à « que doit-on faire », j’en explore pas mal, et vous trouverez indirectement des solutions sur mon site. Mais pour cette fois, j’ai envie de ne pas finir ce long développement sur une solution, mais plutôt de vous laisser vivre le poids de ce vide existentiel de solutions, justement.
Je vous ai retiré les coupables tous faits, les solutions toutes faites, et les interprétations simplistes. Que vous reste-t-il maintenant face à l’horreur ?
Si vous réalisez que vous ne savez pas, et si vous êtes prêts à aller explorer cette impuissance jusqu’au bout, alors, vous allez bientôt découvrir le vrai pouvoir.
Ayez confiance dans le processus. Je parle d’expérience.
