Ma vidéo de l'année dernière sur Turquoise
Je n’aime souvent pas trop revenir sur mes anciens contenus. J’ai tendance à estimer qu’ils étaient pertinents au moment où je les ai sortis dans le contexte où je les ai sortis, mais je peux craindre qu’ils influencent ma perception actuelle. Je n’ai donc pas regardé ma vidéo à nouveau pour préparer cet article qui devrait rester relativement bref. Je ne pense pas que j’y disais d’énormes bêtises. Ceci dit, ça restait une vidéo grandement spéculative. Or, il me semble depuis avoir commencé à goûter à la chose d’une manière assez concrète, et je dirais même que le Vmeme Turquoise oriente actuellement mon système de valeurs, ma perception du monde et mes choix à hauteur de… peut-être 3% ?
C’est toujours difficile à évaluer quand on est en plein dans le processus.
Il est à noter aussi que pour décrire correctement un Vmeme, il est souvent nécessaire d’être déjà quasiment en train d’en sortir, car on en a alors rencontré de nombreuses manifestations dans le monde, et on en a une vision générale assez précise au-delà de notre propre parcours. Aujourd’hui, je peux décrire en long, en large et en travers jaune dans de nombreux domaines et dans nombre de ses variantes, et je ne peux décrire de turquoise que la façon dont il se manifeste chez moi, et ce qu’en vivent une poignée de personnes avec lesquelles j’ai pu échanger et qui, et c’est déjà important de le noter, semblent à peu près toutes le vivre d’une manière assez différente, quoique convergente sur un ensemble de points essentiels.
Le processus de transformation intérieur lui-même semble correspondre à ce que certaines approches ont pu décrire comme une auto-transcendance. L’être individué se relie progressivement et de façon de plus en plus intime à une dimension de lui-même éternelle et dépourvue de peur. Et je dis bien qu’il s’y relie, il ne la devient pas. Mais cela donne quelque chose qui touche à l’Universel, tout en restant très personnel. Notre « forme », notre ego, ne disparait pas, il ne se dissout même pas vraiment ; il retrouve sa juste place dans la Création.
Peut-être est-il donc plus intéressant d’observer en quoi, dans la façon dont je peux le vivre, des principes plus généraux se laissent deviner, plutôt que de vouloir rester sur le principe général, quitte à confondre les deux dimensions.
Restant fidèle à ma démarche, je chercherai en tout cas autant que possible à faire ressortir des critères discriminants afin de casser l’effet Barnum qui est pratiquement la norme dans les groupes sur la spirale dès lors que l’on dépasse le niveau Vert.
Une esthétique archétypale de Turquoise, omniprésente dans le rayon Esotérisme de la plupart des librairies. Elle est devenue un véritable élément marketing, que les IA reproduisent par défaut dès qu'il s'agit d'illustrer des sujets sur la conscience, la spiritualité ou la non-dualité. À mon sens, il s'agit plus de la façon dont Vert fantasme Turquoise.
La crise
On évolue rarement parce qu’on le veut, mais parce que les circonstances nous y poussent. Le niveau jaune permet déjà d’apprendre à accepter l’effondrement intérieur nécessaire au changement, la transition de jaune à turquoise n’est à priori donc, dans la plupart des cas, pas un évènement aussi intense, et subjectivement vécu comme dramatique, que la transition de vert à jaune peut l’être. Cependant, elle intervient bel et bien après que des limites réelles aient été rencontrées. Et, même si je n’ai pas forcément assez de cas sous les yeux pour m’en assurer, il est très probable que, comme à chaque fois, si certaines choses ont été « sautées » lors des niveaux précédents, il y ait un réel blocage à cet endroit.
Les principaux enjeux me semblent être ceux-ci :
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As-tu pu te sécuriser suffisamment émotionnellement en vert ?
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As-tu pu cultiver suffisamment ton empathie, ta vulnérabilité et ta compassion en vert ?
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As-tu pu harmoniser l’empathie émotionnelle et l’empathie intellectuelle en jaune, sans que l’une ne devienne trop prépondérante par rapport à l’autre ?
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As-tu réussi à t’installer en jaune sans devenir cynique et sans te détacher d’une certaine sensibilité spirituelle ?
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L’interconnexion de ton Être avec le Tout est elle devenue une évidence pour toi, au moins sur le plan intellectuel, de telle façon que tu puisses porter le sentiment d’appartenance à une communauté, typique du niveau vert, à une échelle bien plus universelle ?
Ce tout dernier point est particulièrement critique, car jaune a une tendance à l’élitisme. L’interconnexion oui, mais il y a ceux qui voient les structures, et ceux qui les subissent. Le paternalisme systémique n’est jamais bien loin. Il me semble que ce paternalisme, s’il est présent, doit au moins en grande partie se dissoudre. Il n’y a pas de séparation. Point.
Ceci étant dit, qu’elle est la nature de la crise de jaune exactement ?
Je me suis déjà étendu sur la question dans mon article « La fin de jaune ? L’amour est la seule réponse » ici.
Mais voici une synthèse des principaux points dans une perspective plus générale :
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La complexité crée des structures interconnectées et fractales à l’infini. Plus jaune englobe, plus il devient surchargé cognitivement. Il crée des systèmes pour fluidifier les choses de façon organique et se faciliter la tâche, mais il se transforme rapidement en chef d’orchestre d’écosystèmes qui se développent dans des directions imprévisibles. D’un côté, c’est ce qu’il cherche, et de l’autre coté, une part de lui n’aime quand même pas que ça lui échappe. Qu’il travaille sur des modèles intellectuels, ou qu’il gère des entités plus « concrètes » comme des écosystèmes d’agents IA, le problème est fondamentalement le même : au bout d’un moment, tout devient tentaculaire.
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La recherche de disruption et de robustesse devient une course infinie où jaune se retrouve littéralement à courir après sa propre queue. Il dépasse des blocages systémiques, ce qui permet de régler de nombreux problèmes actuels, mais les perturbations qui en résultent créent de nouvelles peurs existentielles et de nouveaux besoins d’adaptation. Par ailleurs, jaune crée une sorte de nouveau « prolétariat cognitif et existentiel » qui se retrouve totalement dépassé par le rythme des disruptions.
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Jaune se retrouve ainsi à courir de tensions en tensions, pour servir une accélération dont il comprend lui-même de moins en moins la finalité. Au départ, il était question de créer de la fluidité et de l’harmonie systémique, c’est même pour cette raison que vert, à un moment, commence à s’intéresser à la complexité et passe en VERT/jaune : comprendre les blocages systémiques permet de fluidifier tout. Mais cette fluidification elle-même crée de nouvelles ruptures et donc de nouvelles tensions et un nouveau manque de fluidité. On accélère sur place, en quelque sorte. Tout change oui, à l’extérieur on fait des miracles, mais intérieurement, la tension est toujours là, et dans certains cas elle augmente même.
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Une masse importante de gens n’arrivant pas à suivre, des blocages et des crispations se créent. Il y a besoin d’un temps de respiration. Mais jaune, ça le frustre, il voit juste des gens qui manquent de vision, de compréhension des réels enjeux, et qui font obstacle avec des peurs infondées. Il comprend les blocages. Il sait l’importance de l’intégration de la subjectivité humaine pour permettre de réels changements. Mais au fond, il ne sait pas réellement quoi y faire, et ça l’emmerde. Et ça l’emmerde d’autant plus qu’il a raison dans la théorie (oui vraiment) et qu’il le sait.
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Jaune a la capacité réelle de régler la polycrise actuelle et de créer une sorte d’utopie Solarpunk où la technologie pourra se développer en synergie avec les écosystèmes sur le long terme, je le crois vraiment. En revanche, si l’on ne compte que sur jaune, ce ne sera pas un processus doux du tout. Et même l’utopie ne sera peut-être pas si utopique que cela. Ce que fait jaune est fonctionnel, mais ce n’est pas doux. Sans friction, jaune n’a pas réellement de feedback. Dans une sorte de retournement paradoxal, provoquer la friction peut presque devenir un objectif en soi, juste pour avoir du feedback. En gros, mettons un coup de pied dans la fourmilière, et la façon dont les fourmis se dispersent nous permettra de mieux comprendre le système. Elles s’en remettront. En fonction du niveau de sanité de jaune, les problèmes que je décris se poseront plus ou moins, mais jaune reste le niveau qui utilise la friction comme ressource. Cela veut dire ce que cela veut dire, dans les bons comme dans les mauvais côtés.
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Jaune en arrive alors au constat que ce qui bloque vraiment le tout, c’est la peur existentielle et le sentiment de séparation
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S’il a vraiment poussé la logique jusqu’au bout, il réalisera aussi peut-être que les conditions de l’émergence sont incroyablement, mais alors incroyablement plus fines et complexes que tout ce qu’il a modélisé : toute évolution vraiment profonde nécessite un alignement d’étoiles si improbable qu’il est tout simplement impossible à modéliser, anticiper et encore moins à piloter, en tout cas avec des outils jaunes. Tout au plus on peut dégager des tendances et éliminer des fausses pistes, mais à un endroit « quelque chose d’autre » est à l’œuvre dans le bon déroulé, ou non, du processus. Et l’Histoire, y compris l’Histoire du vivant avant l’humain, nous a montré que ces processus se produisent pourtant, et même assez régulièrement. L’humain lui-même représente une convergence évolutive qui semble n’avoir pratiquement aucun sens. Si l’on prend la plupart de ses avantages évolutifs de manière isolée, comme la perte de la pilosité, la bipédie, le système vocal, l’immaturité extrêmement tardive de la progéniture et ainsi de suite, presque tout ressemble en réalité à d’énormes erreurs de design. De nombreux vulgarisateurs ont déjà traité la question dans tous les sens, je vous invite à faire vos recherches. Et pourtant, c’est la rencontre de toutes ces caractéristiques qui fait qu’après quelques dizaines de milliers d’années d’évolution culturelle et technologique, on se retrouve à envoyer des fusées dans l’espace.
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Si jaune fait suffisamment d’introspection, il réalisera qu’au fond, il n’a aucune réelle idée de ce qui motive ses actions au-delà d’une recherche d’expansion de maîtrise systémique, et de résolution de problèmes fonctionnels. Le processus d’individuation lui aura sans doute permis de se trouver un violon d’Ingres, une passion autant qu’une obsession, mais pourquoi celle-là plutôt qu’une autre ? Pourquoi se sent-il appelé à cet endroit précisément ? La génétique ? Le hasard des expériences de la vie ? Qu’est-ce même que « bien » agir ? Mystère et boule de gomme !
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Tout ceci au final nous amène vers une tension qui est en réalité celle de toutes les couleurs chaudes : jaune ne sait pas à quel endroit il doit s’arrêter dans sa volonté de tout englober, et c’est la principale origine de la frustration et du burn-out systémique. Il ne sait pas quand il a « assez intégré ». Turquoise se présente du coup, entre autres, comme un processus de sélection et de discernement : certaines de nos idées sont géniales, mais ce n’est pas à nous de les réaliser. Ou peut-être un jour, mais pas maintenant. Jaune peut cartographier les contours du plan du Créateur, mais il ne peut en voir les détails, et encore moins l’actionner.
Et ces derniers temps j’en étais là à tourner et retourner dans ma tête, à ne pas dormir de la nuit, avec un modèle si dense et englobant que plus personne ou presque ne pouvait réellement me suivre dedans, ce qui est en soit un comble puisque le modèle est justement supposé tout relier. Sur le plan méta il n’y avait pas vraiment plus à développer, j’étais déjà au bout. Sur le plan fractal en revanche, il y avait toujours plus d’éléments à prendre en compte, de contexte à intégrer, de paradigmes à croiser. Et tout ça pour quoi ? Je tenais quasiment l’Absolu tout entier sous mon crâne et je sentais que je ne pouvais fondamentalement rien en faire. Que dalle. Nada ! Tout ce que je pouvais faire, c’était modéliser les nombreuses ramifications systémiques de mon incapacité à réellement faire une différence puisque quasiment tous les systèmes critiques sur lesquels j’aurais pu agir m’apparaissaient comme verrouillés.
À quoi bon dès lors tenter de nouvelles choses pour se manger à nouveau les défenses des systèmes dans les dents ?
Jaune a de nombreuses réponses à ce problème. Mais ça tourne généralement autour de l’idée qu’on ne peut pas compter sur les gens, seulement sur le design systémique. Les gens, on les contourne, on crée des structures qui fonctionnent, et après ils font ce qu’ils veulent avec. Si les choses se passent bien, ils constatent simplement que le monde autour d’eux semble s’être « détendu » sans même qu’ils ne sachent vraiment pourquoi. Si les choses se passent plus mal, ils vont entrer en résistance, ou utiliser les nouvelles libertés permises par le nouveau système pour en abuser, comme on peut le voir dans l’univers des cryptomonnaies. Jaune au fond est parfaitement ok avec ça, ça ne lui pose pas de problèmes que les gens fassent ce qu’ils veulent avec ses outils, du moment qu’ils le font avec les règles qu’il a imposées. « Code is law. » La sélection se chargera du reste : ce qui n’est pas fonctionnel s’effondrera, ce qui est fonctionnel vivra.
Oui, ok. Mais que faire de la souffrance générée ? Doit-on simplement l’accepter ? Et surtout, comment ce qui est fonctionnel émerge pour commencer ? Et si ce qui est fonctionnel n’émergeait jamais ?
Pour sortir d’une vision devenue obsolète, il est à un moment nécessaire de revenir à soi.
Pourquoi ce burn-out cognitif ? Pourquoi cette recherche d’intégration et de complexité ?
Pour enfin pouvoir vivre la paix, l’harmonie et la compréhension entre les êtres ! Pour enfin pouvoir arrêter des horreurs absurdes et parfaitement évitables ! Pour enfin sortir de la souffrance et de l’égarement ! C’était le but depuis le début ! Et comprendre les ramifications tentaculaires et existentielles de ce jeu de dupes n’était que la première étape, et certainement pas la solution.
La prise de recul, le détachement qui ont été cultivé pour permettre cette compréhension plus vaste deviennent à ce stade exactement l’obstacle à sa mise en application : il n’y pas de soi séparé.
Encore, toujours.
C’est « autre chose » qui est réellement aux commandes.
La réponse
Comme je l’ai dit dans mon article précédent, l’Amour est fondamentalement la seule réponse.
Maintenant, nous pouvons rentrer un peu plus dans les détails sur les formes culturelles et les modes de représentation qui tendent à émerger d’une telle réalisation.
Les couleurs froides correspondent toujours d’une façon ou d’une autre à un effacement de la volonté de l’individu au nom d’une structure et d’un principe qui le dépasse et auquel il doit s’abandonner aussi entièrement que possible : les traditions des anciens et les demandes des esprits, la parole révélée de Dieu à travers ses Saintes Écritures, la subjectivité des autres et du collectif, et maintenant autre chose encore. Quelque chose que l’on pourrait définir comme : « la manifestation du Design à travers l’Être ».
Depuis le début, la vérité était en soi, mais dans un « Soi qui est plus que soi ».
C’est ce que j’ai nommé dans mes travaux le « Champ Nouménal ». Une téléonomie à l’échelle de l’univers lui-même, dont la direction imprègne chaque conscience, qu’elle en ait conscience (justement) ou non. S’en rapprocher, c’est vivre des expériences de sens profond et de complétude sans cesse renouvelées, s’en éloigner, c’est souffrir de plus en plus. Et il n’y a pas vraiment de critères objectifs dans la compréhension humaine que nous pourrions donner à cette notion, ou en tout cas pas à l’échelle locale, même si la Systémie de la Conscience peut en donner un aperçu au niveau des structures profondes. Mais même elle a des limites.
Le bonheur n’est pas dans la situation, il est dans la façon dont elle est mise en sens et vécue existentiellement. Il peut y avoir du sens dans un deuil et du vide dans la présence de nos proches. Du manque dans la richesse et de l’abondance dans la pauvreté. Une anxiété horrible et une punition dans une recherche intellectuelle, ou bien la seule quête qui vaille vraiment la peine d’être vécue. Un sacrifice de soi dans l’aide à autrui, ou bien au contraire un accomplissement profond et même une forme d’enrichissement personnel.
Si tout est réellement Un, de toute façon, la finalité profonde ne peut être que le Don.
Rendre la réponse actionnable
Si l’amour et la confiance sont la réponse, la peur et le sentiment de séparation sont le problème. Une nouvelle ontologie du Bien et du Mal se dégage. D’une certaine manière, pour donner Turquoise, le Vert réintègre le Bleu. La joie et la spontanéité, la « wholeness » parfois creuse promue en Vert s’harmonise avec un Absolu Universel réinterprété. L’Univers a un agenda, et nos cadres humains limités n’y changent rien. Et paradoxalement, ces cadres limités sont déjà la manifestation locale de cet agenda. Le tout est alors d’exercer son discernement, pour identifier ce qui relève du folklore, et ce qui relève de l’Intemporel.
La compréhension des systèmes évolue en compétence sensible. Il devient alors pertinent de parler de « champ » ou de « vibration ». Chaque situation, chaque personne, chaque endroit a sa « signature vibratoire ». Si l’on devait mettre des mots un peu plus précis sur ces « feelings », disons que tout porte en lui sa charge implicite. Un hôpital moderne par exemple, rien que dans son apparence et son architecture, n’est pas un objet neutre. C’est souvent blanc, froid, géométrique, propre. C’est un endroit où le corps humain est réparé via une mécanique bien huilée, où la mort est maîtrisée, mais où le vivant, paradoxalement, fait peur. C’est un lieu anxiogène pour beaucoup de personnes précisément parce que c’est un lieu qui dans sa « vibration » même n’accepte pas la fatalité. C’est un lieu où nous pouvons facilement être réduits à un simple corps défaillant, ayant perdu sa souveraineté sur lui-même et à qui l’on va « faire des choses » pour le retirer à tout prix des griffes de la faucheuse, au moins un peu plus longtemps. Ca fonctionne, assez souvent, mais ça a un prix.
Turquoise arrive quelque part et il perçoit directement ces informations avec une extrême acuité. Une infirmière lui parle, et en fonction de la prosodie, de l’énergie, du langage corporel de cette infirmière, il va capter d’autres signaux, un autre récit, d’autres peurs et d’autres espoirs. Et il va pouvoir relier ça aussi à l’énergie de l’hôpital. Et ainsi de suite, c’est une antenne hyper sensible qui est branchée sur les différentes fréquences d’un espace et qui perçoit de nombreuses choses à un niveau qui pour les autres est tout simplement invisible. Et tout cela se fait essentiellement sur un mode intuitif, en arrière plan de la conscience de la personne en Turquoise. Il n’y a pas de burnout intellectuel. À la limite, il peut y avoir un risque de burnout émotionnel. Cette hyperacuité, dans certains contextes, peut faire penser à du mentalisme ou de la télékinésie. Mais il n’en est rien. Pour turquoise, tout est sous nos yeux.
Et c’est là que j’en arrive actuellement. Pouvoir être connecté c’est une chose. Mais comment ne pas se perdre dans la connexion ? Comment réussir à rester soi-même ancré dans sa propre stabilité et sa propre sécurité existentielle lorsque tout autour de nous est terrorisé et hurle dans un silence assourdissant que nous sommes apparemment le seul à entendre ?
Face à cette sursensibilité, cette surstimulation, mon mécanisme de défense principal est le retrait. M’extraire de la tension, retrouver mon propre centre, remettre les choses en place, en moi pour commencer. Mais faire ça, c’est s’accrocher encore à la perspective d’un soi séparé.
Il est donc question de développer une stabilité intérieure profonde, pour rester régulé dans de plus en plus de situations, tout en régulant les autres par cette simple verticalité existentielle. Et tout cela implique aussi une capacité de discernement pour déterminer à quel endroit je suis à la bonne place pour agir, et à quel endroit je veux prendre trop, trop englober, me mêler de ce qui ne relève pas de mon incarnation à ce moment dans ce contexte.
Il n’est pas question de retenir l’énergie, sous peine qu’elle me dévore de l’intérieur. Il est question de savoir où exactement la libérer. Ca ne se planifie pas. Ca s’écoute. Ca se capte.
L’art du Turquoise, c’est l’art de se stabiliser et de stabiliser les autres, afin de retrouver comme une évidence ce qu’une part de nous a toujours su. Alors, ce qui doit s’organiser s’organise. On ne sait plus comment, mais ça s’organise.
La méta-religion : créer de nouveaux Temples
Nous avons vu l’action, j’ai envie de décrire maintenant ce que je perçois de l’Œuvre.
À ce stade, Turquoise ne me semble pas pouvoir se réduire à une vibe. Ce serait juste un vert plus sophistiqué. La dimension véritablement holistique est essentielle. Si la vague n’est qu’une expression locale de l’océan, sans frontières ni forme fixe, elle n’est pourtant pas une entité « neutre ». Bien au contraire, elle a une forme contextuelle et une puissance propre.
L'océan Vert est calme, mais on n'avance pas
Pour cultiver la conscience, la sensibilité et l’empathie nécessaire à sentir et même anticiper les tensions que jaune se prend systématiquement dans la tronche, et pour trouver le geste juste, la parole juste, l’énergie juste au bon moment tout en choisissant ses batailles, il devient nécessaire de créer un tissu social, et surtout un tissu symbolique qui permet de renforcer ce niveau de perception. Il faut, pour le dire autrement, cultiver une connexion à une Universalité, dans toutes ses manifestations locales.
Il devient alors progressivement évident pour Turquoise que le meilleur endroit pour trouver cela, ce n’est pas dans les sciences de la complexité, mais dans les mythes et les rituels revisités et intégrés. Dans tout ce qui est et a été universellement vecteur de sens pour l’humanité depuis des temps immémoriaux.
Le rituel d’ailleurs, n’est plus vu comme une simple superstition, ou même comme un outil de cohésion social. Il s’agit véritablement, lorsqu’il est bien fait, d’un moyen de passer dans un état de conscience altéré dans lequel nous nous trouvons branché sur des archétypes universels. D’où mon regain d’intérêt récent pour les récits et la symbolique. Parce que c’est toujours le même théâtre qui se rejoue depuis la nuit des temps et, d’ailleurs, la symbolique humaine n’est jamais qu’une des plus récentes mises en forme de principes qui, fondamentalement, sont non-anthropocentrés.
Pour ce qui est des récits, les grandes religions peuvent évidemment être explorées, non pas nécessairement parce qu’elles seraient des vérités révélés, mais parce que le simple fait qu’elles représentent des symboles aussi structurants pour autant de personnes et sur une période historique aussi longue indique que des invariants sont en jeux. Invariants qui, d’ailleurs, se retrouvent généralement dans tous les grands mythes ou presque. C’est par exemple l’intuition que René Girard a eu lorsqu’il a identifié le mythe des « frères ennemis » à l’origine d’empires voir de civilisations dans tous les grands textes fondateurs. Mais ce n’est qu’un exemple parmi de nombreux autres.
Comprendre tous ces grands archétypes, ces jeux de théâtre sans cesse rejoués à toutes les époques et dans tous les contextes, c’est pouvoir rentrer dans le récit lorsqu’il se joue sous nos yeux, avec la bonne lecture, et surtout, la bonne compréhension de l’univers symbolique qui anime les acteurs en train de jouer. Il devient alors possible de stabiliser les individus en traduisant cette perception archétypale à travers les mythes qui correspondent à leur socialisation particulière.
Je parle des grandes religions, mais il en est de même, à une moindre échelle, pour les films ou séries à succès, ou pour les thématiques qui reviennent régulièrement dans l’actualité. Jaune pourrait percevoir ça comme du bruit et des effets de mode à ignorer parce qu’ils masquent les tendances profondes, là où turquoise comprend que le bruit local EST la structure profonde, exprimée de façon locale. S’intéresser aux mythes du moment, c’est se brancher sur l’énergie d’une période historique. C’est presque nécessaire pour pouvoir agir d’une manière qui permet à ce qui cherche à s’exprimer de vraiment pouvoir le faire. En un sens, c’est une toute nouvelle dimension des « oreilles de girafe » de la Communication Non-Violente.
Mais le problème évidemment, c’est que ce qui cherche à s’exprimer reste noyé au milieu des peurs et des illusions. Et c’est là où je me vois introduire l’idée de « champs de résonance », faute de connaître un terme plus reconnu, pour décrire la structure sociale qui doit succéder aux entreprises Oranges, aux communautés Vertes et aux réseaux Jaunes.
Ces champs de résonnance sont les nouveaux temples. Des temples laïques dans lesquels chacun peut, depuis là où il est, retrouver un sens plus profond. Ce peut être des expositions artistiques, des lieux de retraite, des jeux ou expériences interactives diverses, des lieux habitables conçus avec une certaine vision architecturale, peu importe. Il s’agit en tout cas d’endroits physiques ou virtuels pensés pour favoriser des formes de réalisation mystique, en allant toucher différentes dimensions de l’Être. Et surtout, ce sont bien des espaces, pas des communautés stables, ou n’importe quoi que l’on pourrait être tenté de réifier. Les gens y vont et viennent. Un certain nombre sont co-créés par les personnes qui participent, et évoluent spontanément.
Sans garantir qu’il s’agisse réellement de Turquoise, on entièrement de Turquoise, la démarche artistique de la Fédération de Damanhur me semble en tout cas toucher à ce genre de choses. Les spectateurs sont co-créateurs de l’œuvre exposée (il est possible de peindre, y compris par-dessus les créations des autres) et tout le lieu a été pensé exclusivement dans le but de faire vivre une expérience mystique à la personne qui le traverse.
En conclusion
Pour moi, la tendance générale qui ressort de tout cela devient de plus en plus évidente : lorsque les systèmes deviennent capables d’assurer leur propre survie, on retombe en deuxième boucle sur les mêmes limites que pour la première : que ce soit à l’échelle individuelle ou collective,** il y a une aspiration à quelque chose de plus que la simple survie**. La seule interopérabilité fonctionnelle ne suffit plus, le prochain désir devient la création du Village Global : la réalisation que, sur un plan existentiel, tous les humains oui, mais en réalité tout ce qui est conscient, fait partie de la même grande famille, une et indivisible. Mais cette grande famille est traversée de tensions qui la mettent en grand danger sur le long terme si elles ne sont pas régulées.
Et comment est-ce que Violet régulait les tensions à l’échelle de sa tribu ?
Avec des rituels.
